Samedi 2 mars. — Je ne m’en plains pas trop, ce repos forcé nous est bien nécessaire ; je souffre encore beaucoup, et ce brave Treich est sur les dents ; tout le service repose sur lui : réveil, organisation du convoi, ravitaillement, etc. ; mon état ne me permet de m’occuper que du journal de marche et des levés.

Il est quatre heures environ. Je suis dans des transes terribles. Le calme, ou plutôt le peu d’empressement et d’activité de ces gens-là me crispe. Je songe à demain, à ce départ tant désiré, aux heures que nous allons perdre pour rassembler nos huit malheureux piroguiers ; encore, il n’y a même pas à songer à emmener tout notre monde en pirogue : Bénié trouve d’excellentes raisons pour leur faire faire la route à pied ; la moitié seulement de nos bagages et de nos hommes pourra partir avec nous.

Dimanche 3 mars. — Ce matin à trois heures et demie, nous étions debout. Une heure après, nous savourions un fouto au singe, réchauffé de la veille, et quelques bananes grillées. Tout était prêt, soi-disant, mais à six heures et demie les pagayeurs couraient encore après leurs pagayes et nous ne quittions la rive qu’à sept heures un quart.

Quel soulagement quand, en signe d’adieu, j’ai agité mon chapeau de feutre en loques, et quel bonheur pour moi d’être momentanément dispensé de ce fatigant voyage en hamac !

Boukary, mon domestique, m’avait installé dans la pirogue une couverture sur laquelle je me suis étendu en ayant le haut du corps appuyé contre des bagages en guise d’oreiller. Ma grosseur dans l’aine ne me fait plus autant souffrir, mais je sens que la fièvre va me reprendre. J’ai à côté de moi mon carnet, mes deux boussoles et mon ombrelle, qui m’a été bien utile dans la journée.

En quittant Attakrou, le fleuve coule presque en arc de cercle, mais la direction générale est sud. Partout il y a du fond. Au bout d’une heure environ nous laissons sur la rive droite un énorme banc de sable, puis, un quart d’heure après, on atteint un joli îlot boisé en face duquel et sur la rive gauche se trouve le petit village d’Akhiékrou ou Akhiékourou.

Deux femmes qui lavent vont appeler le chef de village, il nous apporte deux bouteilles à gin pleines de vin de palme frais. Point n’est besoin de manœuvrer habilement pour accoster : le chenal est tellement peu profond (à peine 10 centimètres d’eau) que la pirogue s’échoue d’elle-même, ce qui nous permet de déguster à loisir ce bon vin de palme.

Quelques instants après avoir dépassé l’îlot et le village, nous passons sur la rive droite, devant l’embouchure d’une petite rivière d’environ 4 mètres de largeur, qui coule dans un véritable berceau de verdure. Au moment où je m’étonnais de la façon calme dont s’effectuait notre descente, la rivière fait brusquement un coude, elle forme une boucle et nous franchissons successivement trois barrages assez difficiles. Le premier se passe assez aisément, le chenal étant juste au milieu ; mais, pour les deux autres, il faut habilement manœuvrer pour trouver le chenal, qui est presque contre la rive gauche. A peine sortis de ces barrages, nous atteignons un point nommé Ebohoré, situé à peu près à mi-chemin entre Attakrou et Satticran. Cet endroit est un véritable chaos de roches et de bancs de petites huîtres. On met juste une bonne heure pour franchir ce passage difficile ; mais il n’y a ni rapides, ni endroits dangereux, ce ne sont que de fréquents échottages et des manœuvres d’une rive à l’autre pour passer les pirogues avec le moins de dégâts possible. Une demi-heure après, on franchit à peu d’intervalle deux barrages moins importants : le premier par un chenal au milieu ; le second, qui s’appuie sur un îlot, n’est praticable qu’en serrant de près la rive droite. Là s’étale un beau bief, bien profond, où l’on fait du chemin. Nous brûlons, sur notre rive gauche, le village de Mangokourou, en face duquel se trouve un atterrissage fréquenté par les gens du Morénou. Ce joli bief est limité en amont de Satticran par un barrage facile, à cheval au milieu, puis par un grand îlot en face d’un ruisseau de 3 mètres de large (rive droite) qui a son confluent à la fin de l’île. Quelques bons coups de pagayes bien rythmés nous font doubler un banc de sable de la rive gauche, et, quelques instants après, nous arrivons à Satticran, où nos hommes nous attendent depuis deux heures environ ; il est quatre heures et demie de l’après-midi au moment d’accoster. Il n’est pas possible de s’imaginer ce qu’un voyage de dix heures en pirogue est fatigant ; aussi, au lieu d’aller me promener autour du village, me suis-je mis de suite à transcrire notre premier jour de navigation, pour pouvoir plus à mon aise et l’esprit tranquille m’allonger et reposer mes reins courbaturés.

Couché dans la pirogue.