Sur la recommandation du chef d’Attakrou, nous sommes très bien reçus à Satticran. Les habitants nous offrent de la canne à sucre, des ananas, des bananes et des ignames, qui, avec un gros quartier de singe boucané, nous font un dîner succulent ! Mes hommes se fabriquent un gigantesque fouto avec de la viande de biche boucanée emportée d’Attakrou.

Dans la soirée, des gens d’Angoïkhé, petit village situé à 1 kilomètre en aval du fleuve, viennent nous voir. Quoique éreinté, je prends des renseignements sur la route à suivre le lendemain par nos porteurs, qui doivent se rendre à pied par la forêt à Aniasué et doubler l’étape ; ils suivront le fleuve d’Angoïkhé à Assémaone et n’ont à traverser qu’une rivière large de 5 à 6 mètres, qui passe entre Ammoaconkrou, la résidence du chef de l’Indénié, et le village de Zébédou, traversé par Treich en 1887. Demain, huit de nos hommes doivent revenir à Kabrankrou pour me transporter en hamac de cet endroit à Aniasué.

Tous les détails pour le lendemain étant réglés, nous essayons de dormir. Hélas ! mon mal me donne une fièvre qui me fait délirer malgré la quinine préventive. Agité toute la nuit, non seulement je ne puis reposer, mais encore ce bon Treich ne ferme pas l’œil, prévenant mon moindre désir et me demandant, chaque fois que je me retourne un peu brusquement, si j’ai besoin de quelque chose.

Lundi 4 mars. — Au petit jour nos porteurs se mettent en route. Treich et moi, nous nous embarquons dans notre frêle embarcation, emportant quelques bananes grillées au feu qui doivent composer notre déjeuner. Un bief profond, limité par un petit barrage facile, à hauteur de la rivière de Zébédou, et le barrage d’Assémaone nous permettent de naviguer assez rapidement ; malheureusement, de ce dernier village à Darou — situé à un coude à angle droit que forme la rivière, — le lit est obstrué d’une suite de barrages dont les passes, situées tantôt à droite, tantôt à gauche, nous font perdre un temps précieux. Devant Darou, le fleuve est presque à sec, et des habitants le traversent à gué pour se rendre dans le Morénou, dont le sentier qui y mène se détache de la rive droite, en face du village.

De Darou à Kabrankrou il n’y a qu’un seul barrage, facile à franchir. Nous atterrissons à onze heures vingt.

A Kabrankrou, le fleuve se dirige sur Aniasué, par une série de méandres très longs à franchir. La navigation n’est pas interrompue, quoiqu’il y ait de nombreux barrages. A Kabrankrou même, il en existe un assez difficile, élevé de 2 mètres au-dessus des eaux, dans lequel se trouve une petite passe contre la rive droite.

Sur ce parcours en méandres de Kabrankrou à Aniasué, il n’existe qu’un seul village, sur la rive gauche, à mi-chemin ; il se nomme Bourouattakrou. D’après nos piroguiers, le chef de ce village aurait une belle pirogue à vendre ; il en demanderait 2 à 3 onces d’or (de 90 à 120 francs). Notre premier soin en débarquant est naturellement de nous informer si cette pirogue n’a pas encore trouvé acquéreur. Le soir, nous étions fixés : elle avait été vendue deux jours auparavant à des gens d’Arikokrou ; il n’y a donc plus à y songer.

C’est jusqu’à Kabrankrou que les pirogues d’Attakrou devaient nous conduire. Benié ne peut communiquer avec le chef d’Aniasué, avec lequel il vient d’avoir un différend au sujet d’une dette. D’autre part, comme je l’ai dit plus haut, le trajet en pirogue par Bourouattakrou est très pénible aux basses eaux. Il faut nous résigner à gagner Aniasué à pied. A cet effet nous nous installons à Kabrankrou, village comprenant une seule famille venue récemment du Morénou.

Treich, me laissant avec son domestique et un de ses hommes, part le lendemain de bonne heure pour Aniasué, afin de me renvoyer les huit porteurs qui doivent me prendre avec le hamac.

Mardi 5 mars. — Quelle longue et affreuse journée ! Je souffre tellement de cette espèce de hernie, que je m’évanouis en voulant faire quelques pas. La douleur est intolérable. Une vieille femme du village, très compatissante, est allée, sans qu’on le lui demande, chercher des feuilles pour me faire un cataplasme, de sorte que dans l’après-midi je suis un peu soulagé.