Dans cette région les cases sont couvertes, comme dans l’Anno, de larges feuilles d’arbres et surtout de feuilles servant à emballer les kolas. Ces toitures sont faites avec un grand soin. Les feuilles sont maintenues sur les branches qui forment la cage de la toiture par de petites fiches en bois. Pas une fissure ne laisse pénétrer le soleil. C’est ici aussi que j’aperçois la première couverture en palmes. Elle est arrangée et combinée avec beaucoup de savoir, et disposée par lots de cinq à six palmes bien assujetties ensemble. Non seulement cette toiture est bonne et solide, mais elle est encore élégante.

Kabran, le chef de famille qui a donné son nom à cet embryon de village, est un chasseur de profession. A deux reprises différentes il est parti pendant dix minutes environ pour revenir, la première fois avec une biche, et la seconde avec un gros singe noir à queue et tête blanches, de l’espèce appelée, en agni, foé. C’est le singe le plus répandu. Son long poil noir luisant fait rechercher sa fourrure en Europe. Il est beaucoup acheté par les Apolloniens qui viennent dans la région et qui payent une belle peau jusqu’à 50 centimes en or. Ces fourrures ne sont pas achetées par les factoreries d’Assinie et de Grand-Bassam, pour une raison que je ne m’explique pas et que l’on n’a pas su me donner à Grand-Bassam ; elles vont toutes sur Cape Coast.

Nos hommes ne sont de retour d’Aniasué qu’à une heure déjà avancée de la soirée. Comme ils n’ont pas mangé et que, d’autre part, il est impossible de dormir à cause des moustiques, ils passent la nuit à préparer de la viande que nous vend Kabran.

Mercredi 6 mars. — Il est impossible de songer à se mettre en route ; mes malheureux porteurs sont incapables de refaire la route en me portant dans le hamac ; aussi n’ai-je pas de peine à faire remettre le trajet à demain.

Si dans certains endroits des régions que j’ai parcourues le moustique fait totalement défaut, il y en a d’autres où cet insecte pullule, et c’est le cas pour Kabrankrou. Je n’ai jamais eu, ou très rarement, à en souffrir, ayant toujours eu soin de faire établir ma moustiquaire. C’est une excellente précaution, car, même quand il n’y a pas de moustiques, ce faible tissu vous préserve non seulement de la forte rosée, mais encore des fourmis, araignées et autres insectes malfaisants.

Habitation à l’européenne avec couverture en palmes à Bettié.

Jeudi 7 mars. — Nous sommes partis ce matin dès qu’il a fait jour, à cinq heures trois quarts. Il est impossible de se rendre compte de la fatigue qu’éprouve un malade voyageant en hamac. Malgré toute la bonne volonté des porteurs, on est cogné, par suite des sinuosités du chemin, contre les arbres et les lianes, le long du sentier. Les indigènes, pour se faciliter un passage, ont coupé de jeunes arbres à environ 80 centimètres ou 1 mètre du sol : ce sont autant de pieux sur lesquels on manque de se faire empaler. Les lianes, les arbres, contre lesquels on heurte le hamac dans les tournants, font tomber des bois morts, des nids de termites logés dans les arbres, des feuilles sèches et des rameaux pourris, qui vous aveuglent. On peut encore s’estimer très heureux de n’être pas blessé, estropié par quelque bois mort volumineux qui, suspendu dans les airs à une hauteur de 20 mètres, s’effondre au moindre choc. De soleil, point ; il règne dans cette forêt de trente jours de marche une sorte de demi-obscurité qui fatigue. On a soif de voir le jour, de voir de l’herbe, car ici le sol n’est tapissé que de jeunes pousses d’arbres et de fouillis d’ananas. Pas de fougères, pas de fleurs, rien qui réconforte, qui parle au cœur, à l’âme — la monotonie est terrible dans ces régions. Et cependant, comme toute cette forêt est grandiose et mystérieuse ! Comme on s’y promènerait volontiers si l’on n’avait la préoccupation du lendemain ! Comme ce silence est imposant ! Ni le vent ni le soleil ne pénètrent dans cette immensité. A 100 mètres d’un village, on est isolé du monde. C’est à peine si l’on aperçoit les oiseaux : ils vivent dans les cimes, goûtant à la fois le soleil et l’ombre ; leur babil n’arrive pas jusqu’au sentier, étouffé par les coups de sabre des indigènes qui frayent le chemin en coupant des lianes et des arbres qui ont quelquefois 20 centimètres d’épaisseur. De temps à autre on entend cependant fuir un gibier, qui en se sauvant paraît briser tout sur son passage ; ce n’est pourtant qu’une toute petite gazelle, de la grosseur d’une chèvre. Dans les haltes, quand, assis dans le sentier, tout le monde se réconforte d’une igname bouillie, froide, ou de quelques bananes, il passe à 20 ou 30 mètres au-dessus de vous une joyeuse bande de singes dont les cris sont étouffés par le craquement de bois morts qui tombent en plein sur votre tête et vous forcent à vous garer.

Ces forêts sont tellement imposantes, que la vue d’un sentier à peine ébauché qui coupe le vôtre vous cause une joie infinie ; on se dit : « Il y en a donc d’autres aussi qui traversent ces solitudes ». Quand ces sentiers se représentent souvent et surtout quand ils se dirigent dans le sens opposé à celui que l’on suit, le courage se ranime, les forces reviennent, la tête de la caravane annonce « un chemin de jardin » : c’est l’indice de la proximité d’un village ; mais, hélas ! il faut quelquefois marcher encore pendant deux mortelles heures pour l’atteindre.