La forêt.

Quel bonheur ! comme le cœur bondit ! comme on se sent vivre, quelques instants après, à la rencontre d’un tronc à demi creusé qui doit fournir une pirogue ; puis peu à peu les plantations de palmiers à huile, un sentier élargi, une bananeraie, et, après, ces sommets de toits à couleur incertaine recouverts de feuilles mortes ou de palmes bistres, le chant du coq, ou ce bruit de crécelle rythmé qui révèle la présence d’un tisserand.

Oh ! ce chant du coq, quelle douce illusion il m’a produite ! Fatigués, avançant avec peine, ne sachant si nous rencontrerions bientôt le village, l’oreille au guet, nous croyions l’entendre bien souvent. « Comment serons-nous accueillis ? » nous disions-nous. Hélas ! le désir d’arriver à l’étape nous faisait prendre pour la réalité ce qui n’était qu’une illusion de notre cerveau fatigué. Quand après deux nouvelles heures de marche nous arrivions au village tant envié, le coq dormait ainsi que les habitants.

Aujourd’hui, à part les chemins de bananeraie aux abords de Kabrankrou et d’Aniasué, nous n’avons rencontré que le sentier d’Assémaone, auprès duquel nous avons fait une halte d’un quart d’heure. Une demi-heure avant d’arriver à Aniasué, quelques habitants venus au-devant de moi ont voulu à toute force aider mes gens, et c’est porté par eux que j’entrais à Aniasué vers midi.

Treich, depuis son arrivée à Aniasué, n’était pas resté inactif : il avait engagé des pourparlers avec le chef, de sorte que pour le surlendemain les pirogues étaient promises. Le nom de ce chef est assez difficile à retenir : ce seigneur s’appelle Kakou Anougoua.

Vendredi 8 mars. — Bien accueilli dans le village, qui est assez grand (700 à 800 habitants), et avec l’appui du chef, Treich arrive à engager les piroguiers nécessaires pour nous conduire jusqu’à Bettié. Ce trajet doit se faire en quatre jours ; mais les piroguiers ne veulent pas dépasser l’Alangoua ; cependant, sur nos instances, et après avoir promis au chef d’Aniasué qu’il n’arriverait rien de fâcheux aux piroguiers, ce dernier leur donne l’ordre de nous conduire jusqu’à Bettié. Le marché fut conclu et le prix débattu jusqu’à Bettié inclusivement.

Pour me soulager, et profitant de cette journée de repos, Treich me confectionna, avec un morceau de cuir souple, des chiffons et le fer-blanc d’une boîte à sardines, un bandage destiné à soutenir cette espèce de hernie qui me fait tant souffrir et m’empêche de marcher. Deux courroies provenant de bretelles de fusil servent à le fixer. Muni de cet appareil, je peux, sans trop souffrir, me promener une heure par le village, qui est construit comme ceux de l’Indénié. Il me semble riche ; tous les habitants paraissent y vivre dans l’aisance. La moitié de sa population est composée de Zemma (Apolloniens), qui viennent y acheter des peaux de singes et de l’or de l’Alangoua, en remplacement de gin, de poudre, d’armes, d’étoffes qu’ils apportent de la Côte par le Sahué.

Les habitants se livrent beaucoup à la chasse. Dans ce village, la viande de biche et de singe boucanée ne fait pas défaut ; en tirant les mères, les indigènes s’emparent des petits singes vivants. Dans presque toutes les habitations, on en voit un ou deux en liberté ou attachés avec une ficelle, de sorte qu’on peut les examiner à loisir.

On trouve dans cette région neuf variétés de singes :

1o Le cynocéphale, qui est connu dans presque tout le Soudan et dont je me dispense de faire la description ;