Ces deux variétés de singes offrent également une particularité, c’est qu’ils ne sont munis que de quatre doigts aux mains : le pouce a totalement disparu. Chez certains d’entre eux il y en a cependant trace. Dans ce cas, il a à peine 3 ou 4 millimètres de longueur.

Samedi 9 mars. — Nous avons pu quitter ce matin Aniasué à sept heures. Tout notre monde est réparti dans trois pirogues de 6 à 7 mètres de longueur. A sept heures dix, nous saluons, en passant, les habitants d’Amangouakourou, puis nous franchissons trois barrages offrant des passes commodes vers la rive droite ; et à huit heures et demie, après avoir dépassé un îlot boisé en face duquel débouche la rivière Betti, qui vient de Yacassé (Indénié), nous atteignons Inguérakon. Nous restons à ce village jusqu’à onze heures sous un prétexte que je ne saisis pas trop, et nous faisons un déjeuner de fouto.

Le danger ayant disparu (c’étaient des gens de l’Attié, avec lesquels nos piroguiers avaient eu maille à partir, qui nous observaient dissimulés dans la végétation sur la rive droite), nous franchissons les trois barrages d’Inguérakon et atteignons à midi et demi Kommokourou, situé un peu en aval du confluent de la rivière d’Abengourou.

De Kommokourou à Ahinikourou, où nous devons passer la nuit, le fleuve est obstrué par une série d’îlots et deux barrages qui en rendent la navigation pénible, surtout en cette saison ; enfin, vers deux heures et demie, nous atteignons Ahinikourou, habité par une colonie de l’Attié, pays situé en face de nous sur la rive droite du Comoë et s’étendant dans l’ouest jusqu’au Baoulé.

Ce village n’ayant que quatre cases, nous campons sur la rive. J’en suis d’autant plus satisfait que pendant le trajet j’ai cru comprendre, dans une conversation des piroguiers, qu’ils seraient enchantés de nous planter là et de repartir de nuit avec leurs pirogues vides pour Aniasué, ce qui nous gênerait considérablement.

La descente du fleuve est très intéressante : le cours accidenté et la végétation qui borde le Comoë ne ressemblent pas au Sénégal.

En quittant Attakrou, les rives s’affaissent insensiblement ; au lieu d’être abruptes, elles s’abaissent doucement et, par une pente douce, viennent mourir dans l’eau. Point de ces longs villages comme dans le Fouta et le pays sonninké de Bakel, où toute la population est sur la rive pour vous voir passer. Ici les lieux habités sont cachés dans la végétation ; leur présence ne se révèle que par le vert tendre des plantations de bananiers et un ou deux toits qui émergent en bordure sur une toute petite clairière.

D’autres fois, le village, enfoui sous la végétation, n’est deviné que par un chemin d’atterrissage et une ou deux pirogues au mouillage. Pas de bruit, le silence n’est troublé que par les piroguiers qui se stimulent d’instant en instant avec le cri souvent répété de : « Diakha ! Diakha ! » qui veut dire : « Pagayons ! pagayons ! »

Les bancs de sable sont dépourvus des oiseaux aquatiques que l’on trouve par milliers sur les bancs du Sénégal. C’est à peine si de temps en temps on aperçoit deux ou trois paires de sarcelles. Pas d’ibis, pas de spatules, encore moins de pélicans ou de marabouts. Les caïmans et les hippopotames sont rares également. Dans les biefs, l’eau est calme : le courant, cependant, est encore d’environ 1 nœud à l’heure.

Dans la journée, pendant la grosse chaleur, il est difficile de rechercher l’ombre des rives : elles sont défendues par des bois morts et des racines qui rendent la navigation difficile. Je regrette bien mes joyeuses fusillades sur les bords de l’île à Morfil (Sénégal), où toute la journée on peut s’amuser à tirer des singes, des oiseaux aquatiques, des caïmans ou des hippopotames. Ici, rien, ou à peu près ; le fleuve paraît mort, on croirait qu’il n’est pas habité ; les seuls indices qui dénoteraient la présence d’hommes consistent en petites pêcheries dans le lit des affluents qui se déversent dans le Comoë, près de leur embouchure. Aujourd’hui, cependant, Treich a tiré deux coups de fusil sur des tintans, oiseaux pêcheurs bruns, à huppe, qui poussent des cris perçants en prenant leur vol, et sur un aigle pêcheur à tête blanche, perché sur la cime d’un arbre mort.