J’ai constaté avec peine que l’on ne vend presque exclusivement que des produits anglais à la Côte. Cela tient à ce qu’au moment où je suis passé à Grand-Bassam aucune ligne française ne desservait la Côte, et surtout à ce que nous nous bornions toujours à y vendre les mêmes articles.

Est-il besoin de faire ressortir que cette trop restreinte variété d’articles rend les opérations moins lucratives et quelquefois très préjudiciables : ainsi, un article vendu tous les jours finit forcément par être déprécié ; malgré tout, son prix de vente baisse de jour en jour et bientôt il ne laisse que de médiocres bénéfices, tandis qu’un autre assortiment, de nouvelles marchandises plus séduisantes par leur nouveauté, se vendraient plus facilement, laisseraient aussi de plus beaux bénéfices ; mais pour cela il faudrait faire l’article, se donner de la peine — en un mot il faut savoir vendre.

Je suis persuadé que l’on peut se défaire à bon compte de tout ce que l’on veut, j’en ai fait moi-même l’expérience pendant le cours de mon voyage, pour lequel je n’ai emporté pour ainsi dire que des objets inconnus au noir et tous de fabrication française.

J’ajouterai même que nos tissus français sont réputés meilleurs que ceux d’autres provenances et qu’il n’est pas difficile de faire primer nos marchandises sur celles de nos voisins ; nous pouvons fournir mieux et au même prix. Partout le commerçant français est réputé pour son honnêteté dans les transactions : nous n’avons donc qu’à profiter d’un état de choses existant déjà.

Si les gens de Kong descendent à la Côte, ils achèteront tout ce qu’ils verront, depuis des étoffes à 40 centimes le mètre jusqu’à des soieries de 8 et 10 francs le mètre, des draps de couleur, des effets arabes, burnous, haïks, etc. Celui qui aurait l’idée de vendre de la librairie arabe serait sûr d’avoir pour clientèle la boucle entière du Niger, et ce ne serait pas la plus mauvaise.

Certains articles anglais, tels que les armes et la poudre, peuvent plus difficilement être substitués par des articles français, mais ce n’est pas impossible. En conservant le mode d’emballage, la couleur de l’étiquette, et, je dirai mieux, surtout le granulage de la poudre, elle sera toujours acceptée.

J’insiste sur le granulage : c’est une question très importante, et qui nous paraît insignifiante parce que nous achetons la poudre au poids. Le noir la vend à la mesure : il faut donc, tout en ayant l’apparence d’être fine, qu’elle soit assez anguleuse pour présenter peu de poids sous un gros volume. Toute la question est là.

En somme, celui qui veut s’en donner la peine peut faire des affaires bien plus facilement qu’en France ; les noirs demandent à vendre et à acheter ; la main-d’œuvre, on peut se la procurer à bon compte, et, avec un peu d’activité, mener de front le commerce, l’agriculture et même l’industrie minière ; la seule difficulté, c’est qu’il faut des capitaux pour les premiers frais d’installation et la mise en valeur des friches et plantations de café.

La France se trouve à la Côte de l’Or dans des conditions excessivement favorables. Elle a affaire à des populations particulièrement douces, très maniables et ne demandant qu’à faire du commerce avec nous. Celles de l’intérieur, aussi actives que celles de la Côte, nous réclament des voies de pénétration ; elles veulent écouler leurs produits.

Les différents peuples avec lesquels nous sommes en contact fournissent d’excellents marins et manœuvres ; ils travaillent volontiers pour le compte des Européens. Leur concours nous serait assuré pour l’exploitation des immenses forêts vierges qui s’étendent sur environ 300 kilomètres de profondeur et parallèlement à toute la côte.