Salaga.
Les colporteurs n’ayant pas trouvé de goua libres circulent avec leur marchandise sur la tête : étoffes du Dagomba, couvertures de Kong dites siriféba, coussabes et pantalons plus ou moins usés. Trouvent-ils quelqu’un qui demande à voir leur marchandise, le vêtement est déplié au milieu de la ruelle, et il se forme aussitôt un attroupement pour assister au débat du prix. Le vendeur, toujours Haoussa, en demande 20000 cauries quand il serait enchanté d’en obtenir 5000. Le chiffre fixé par le vendeur importe du reste fort peu à l’acheteur : qu’il n’en demande que 100 cauries, l’autre répondra par le al-barka traditionnel (merci) ; puis, pour ne pas se trouver volé, il offre le vingtième de ce que demande le vendeur ; enfin, après des pourparlers qui n’en finissent plus et où chaque oisif place son mot, le visiteur se retire sans rien acheter, n’ayant peut-être pas un cent de cauries à sa disposition ; mais il a parlé, débattu le prix de quelque chose, attiré sur lui le regard des passants — il s’en va satisfait.
Du marché de Sokoné au grand marché, il y a une suite presque ininterrompue de vendeurs installés derrière une natte, sur laquelle s’étale du coton rouge en écheveaux, du soufre en canons, de l’antimoine, des bracelets en cuivre rouge, des perles dites rocaille, quelques feuilles de papier, des couteaux de boucher, une ou deux boîtes d’allumettes amorphes, des bouteilles de gin vides, etc.
Sur le grand marché ce sont les mêmes articles, plus la viande. Les bœufs, tous les jours, au nombre de deux ou trois, sont égorgés sur place. C’est au milieu de bandes de vautours charognards que les bouchers déchiquètent la viande par petits morceaux et l’entassent en lots de 100 cauries, le tout couronné par un morceau de suif ou de nerf, en guise de graisse. Les acheteurs, après avoir tripoté avec leurs mains sales toute cette viande, finissent par faire l’acquisition d’un lot de 100 cauries, en exigeant du boucher l’emballage de la viande dans une feuille.
De mil, il n’y en a que fort peu sur le marché, et les bananes et citrons ne s’y voient que rarement.
A en juger par l’animation qui règne sur les deux marchés, on pourrait croire qu’il s’y traite de sérieuses affaires : il n’en est rien, ce mouvement n’est que factice. Le soir, vous voyez tous ces gens-là rentrer et compter leurs cauries. Les heureux ont vendu pour un ou deux milliers de cauries ; les autres doivent se contenter d’une recette de 200 à 500. Les marchands ambulants n’ont quelquefois fait aucune vente et ont été forcés de céder à prix coûtant pour vivre. Cet état de choses est la cause de nombreux vols : il ne se passe pas un jour où quelque étranger trop confiant ne se fasse enlever ou ses marchandises ou ses cauries, soit que l’on pénètre chez lui de nuit ou pendant son absence, soit encore qu’on lui achète quelque chose à crédit, ce qui revient au même, car à Salaga on ne paye pas facilement les dettes.
Le marché de Salaga.
Si le petit commerce est plongé dans un semblable marasme, c’est bien la faute des indigènes, qui, au lieu de varier les produits européens qu’ils se procurent aux comptoirs de la Côte, s’en tiennent toujours à une même série d’articles, lesquels finissent naturellement par être dépréciés. Il arrive alors que l’acheteur, connaissant trop bien le prix de revient à la Côte, marchande tellement sur le prix d’achat que le vendeur, qui a besoin d’argent, se trouve forcé de céder à vil prix ce qu’il a été chercher au loin croyant réaliser de beaux bénéfices.
Actuellement c’est la morte saison pour les gens de Salaga. Les Haoussa se rendant à Kintampo pour acheter des kolas ne sont pas encore arrivés, mais dans un mois ou deux le petit commerce des femmes revendeuses de kolas, de sel et de mets préparés va prendre de l’extension. Elles attendent toutes la saison sèche avec impatience. A l’aide des ressources qu’elles se créent ainsi, elles peuvent se procurer quelques verroteries, corail, linge, foulards, etc., voire même un peu d’argent monnayé qui sera transformé en bagues.