Quoique Salaga, par sa latitude, se trouve relativement peu éloigné des pays de production de ce fruit, la ville n’est pas régulièrement approvisionnée de kolas, et les transactions dont ce produit est l’objet à Bobo-Dioulasou sont infiniment supérieures à celles auxquelles il donne lien à Salaga. Cette ville n’est pas ou ne peut être considérée comme entrepôt de cette marchandise. Cela tient à plusieurs raisons.

Le kola rouge, qui est le plus estimé par les noirs du Soudan, est récolté dans l’Okwawou, aux environs d’Abétifi et d’Atéobou. Sans faire entrer en ligne de compte le caractère turbulent des divers peuples qui habitent l’Achanti, il y a une autre cause bien plus importante, c’est que Salaga n’a pas les matières d’échange qu’exigent les producteurs de kolas. Ceux-ci demandent surtout les bestiaux, bœufs et moutons, l’esclave, l’or et un peu le beurre de cé et les étoffes indigènes rayées bleu et blanc. Or Salaga n’est pourvu de bestiaux par le Mossi et le Dagomba que pendant la saison sèche. L’esclave est d’un prix trop élevé ici ; l’or est récolté dans l’ouest, le Lobi, Boualé, le Bondoukou et l’Anno ; quant au beurre de cé et aux étoffes, elles ne sont pas abordables comme prix une fois rendues ici. Les Mandé de Kong et ceux de Boualé qui sont à Bouna, Bondoukou, étant les producteurs de tissus, s’adressent directement aux Ligouy fixés à Kintampo.

Les kolas d’une grosseur moyenne valent, en gros, 3200 à 3500 cauries le cent, 32 cauries pièce, chiffre excessif quand on se rapporte à Bobo-Dioulasou, où le même fruit de même provenance est vendu de 25 à 30 cauries au maximum. Au détail, le kola rouge vaut ici de 70 à 160 cauries suivant la grosseur. Le kola blanc vient de l’Anno, pays situé à l’ouest du Bondoukou et sur la rive droite de la rivière Comoë ou d’Abka. Ce fruit est à très bon marché sur les lieux de production : son prix est de 1 à 2 cauries le kola. Il est surtout acheté par les gens de Kong, qui portent dans l’Anno de la ferronnerie de Dioulasou et le beurre de cé des Komono.

Les gens de Salaga ne possédant pas non plus ces deux articles, il en résulte que la vente du kola blanc, qui produit de très beaux bénéfices, leur échappe en partie et est monopolisée par Kong. De Kong on le transporte jusqu’à Salaga, où en gros il se vend de 20 à 22 cauries et au détail de 40 à 100 suivant sa grosseur.

5o La poudre d’or est rare à Salaga. Actuellement il y en a fort peu. J’ai cependant réussi à m’en procurer un peu ainsi que de l’or ouvré, en payant le barifiri (4 mitkal) 40000 cauries. L’or est apporté ici par les Ligouy et les Mandé et est de provenances diverses. Tandis qu’il en vient un peu seulement par Kong et Bouna, du Niéniégué, du Lobi et du Gourounsi dans le voisinage du Dafina[24], il en arrive surtout de Boualé, du Bondoukou et de l’Anno. Dans ces régions, les 4 mitkal se payent de 20000 à 24000 cauries, prix normal. A Salaga, le même poids ne se vend jamais au-dessous de 32000 et atteint parfois 45000 cauries le barifiri. C’est surtout pendant la saison sèche que les Wangara (Mandé) apportent l’or ici, et généralement c’est pour se procurer des chevaux auprès des Haoussa. Ces derniers rapportent le métal précieux dans leur pays, ou vont le porter aux comptoirs de la Côte, là on leur paye près de 80000 cauries le barifiri. En séjournant toute la saison sèche à Salaga, on arriverait, d’après mes évaluations et le dire de Bakary mon hôte, à acheter 500 à 750 barifiri d’or, c’est-à-dire 2000 à 3000 mitkal (de 12 à 13 kilogrammes).

J’ai déjà dit, en parlant de l’or à Kong, que les marchands se servaient de poids plus ou moins exacts, consistant surtout en vieilles ferrailles ou cuivreries. Il est difficile de savoir exactement ce que doit peser dans l’esprit des noirs le barifiri. J’en ai vu de 17 gr. 5, de 17 gr. 75 et aussi de 18 grammes. D’après Roland de Bussy, le mitkal (متڧال) est une mesure arabe pour les essences, les pierres fines, les métaux précieux, etc. Sa valeur est de 4 gr. 669, ce qui porterait le barifiri, c’est-à-dire les 4 mitkal, à 18 gr. 676. Jadis il est probable que le barifiri pesait exactement ce poids, mais, faute de poids exacts, il s’est peu à peu perdu et est tombé à 18 grammes et quelquefois moins.

Ebn Khaldoun dit, dans son Histoire des Berbères, que le mitkal pèse une drachme et demie ou 1/8 d’once (l’once pesait 32 grammes).

Il est très curieux d’observer et d’assister à un marché qui se conclut en or. Je passe sous silence les débats préliminaires pour arriver au moment critique où le vendeur du cheval, du captif, etc., ne veut plus diminuer et le marchand d’or ne veut plus augmenter. C’est alors que l’intelligent Ligouy ou Wangara essaye de fasciner son client par la vue de l’or. Sans mot dire, il étale devant lui les 3 ou 4 barifiri enroulés dans un chiffon, enlève lentement le fil de coton qui ferme ce sachet improvisé, étend le métal précieux dans une petite main en cuivre en y promenant, sans se presser, un aimant afin d’extraire les parcelles de fer s’il y a lieu. Il force l’autre à examiner l’or, le palper, le peser, faisant mine d’en retirer une parcelle si le poids paraît un peu fort, puis il remet la poudre d’or dans les chiffons, emballe le tout dans un foulard qu’il serre dans la poche de son boubou et dit : « A ko di ? qu’est-ce que tu dis (décides) ? » et, sans attendre la réponse, il a l’air de se retirer. L’autre, n’ayant peut-être jamais de sa vie possédé un mitkal, est ébloui par la vue de quelques grammes d’or, se voit d’un coup à la tête d’une fortune et, croyant que s’il laisse partir le marchand tout est perdu, il finit par céder.

Si nous comparons le prix de l’argent à celui de l’or, nous trouvons que le thaler de Marie-Thérèse (poids 27 gr. 5, valeur 5 fr. 50) coûte 5000 cauries, et que pour la même somme de cauries on peut se procurer 2 gr. 25 d’or, soit, à 3 francs le gramme, 6 fr. 75. Pour 11 francs d’argent monnayé on peut donc obtenir 13 fr. 50 d’or.

Les autres monnaies d’argent que l’on voit ici sont : quelques piastres mexicaines et des États-Unis, le florin anglais, le shilling et les pièces de 6 et 3 pence.