A 8 kilomètres dans le sud-sud-ouest se trouve le campement de Diongara ou Zongo-n’dasi[30], où l’on fait l’étape. Ce lieu, situé sur la lisière d’une oasis où coule un joli petit ruisseau, est pourvu de gourbis mal construits au milieu desquels se trouve un mortier en bois et deux pilons pour permettre d’écraser les ignames. La proximité du ruisseau me permit, tout en établissant mon campement au même endroit que les Haoussa, d’aller passer les heures chaudes à l’ombre et de jouir pendant l’après-midi du spectacle de cette belle forêt. Dès que le soleil se couche, il est prudent de s’en aller ; il règne là une humidité funeste à la santé de l’Européen, et les serpents pullulent. S’il est facile de se préserver des reptiles en dégageant bien les abords du campement, il n’en est pas de même pour la fourmi à mandibules nommée magnan et kourra en mandé, que rien n’arrête dans ses migrations. Sa piqûre douloureuse et la ténacité avec laquelle elle s’acharne après quelqu’un rendent sa présence insupportable et souvent dangereuse pour les hommes et les animaux.
A l’état isolé, cet insecte serait peu ou point dangereux, mais la variété dont il fait partie voyage par d’innombrables légions, précédées d’éclaireurs et de flanqueurs ; c’est une armée qui s’avance. Quelquefois la colonne a un développement d’une centaine de mètres et marche sur une largeur de 10 à 20 centimètres, et tellement dense qu’on pourrait compter plusieurs milliers d’insectes par décimètre carré ; il y en a souvent 10 à 15 rangs superposés les uns sur les autres.
Malheur au voyageur blessé ou au gibier pris au gîte ! S’il ne peut fuir, il est sûr d’être dévoré. Contre de tels ennemis la lutte n’est pas possible. Ils s’attaquent aux muqueuses, en un clin d’œil ils pénètrent dans le corps de leur victime, déchiquettent les yeux et la bouche ; c’est la mort la plus affreuse que l’on puisse imaginer. Quarante-huit heures après la mort, un cadavre que les fourmis ont dévoré présente l’aspect d’un squelette aussi bien nettoyé qu’après une préparation anatomique de plusieurs jours. La plante des pieds seule résiste, à cause de sa semelle cornifère chez les noirs, mais les os des orteils sont nettoyés ; le squelette a l’air d’être chaussé de sandales en corne.
Quand on est valide, l’arrivée de ces fourmis n’est que gênante ; il suffit de se déplacer et de creuser autour du campement un simple petit sillon à l’aide d’une branche d’arbre : les fourmis longeront l’obstacle sans chercher à le traverser. Il suffit également, pour les mettre en déroute, de se pencher au-dessus de leur parcours et de siffler sur elles d’une façon aiguë : immédiatement elles changent de direction et battent en retraite. Elles ont pour ennemi mortel un certain oiseau qu’elles semblent craindre plus que l’eau et le feu.
Mercredi 21 novembre. — Du campement à Kintampo il n’y a que 12 kilomètres. Malgré cela, tous les porteurs se mettent en route de bonne heure, impatients d’arriver au terme des fatigues et de pouvoir goûter quelques jours de repos, bien mérités. Après un trajet de deux bonnes heures on arrive sur les bords d’un joli ruisseau auprès duquel nous apercevons pour la première fois les feuilles servant à emballer les kolas. Cette feuille, de la largeur de deux mains, se distingue de la fausse feuille, qu’il faut faire bouillir avant de l’employer et qui se trouve un peu partout dans le Soudan, par une bordure de 2 centimètres de largeur d’un vert plus foncé. Cette bordure, peu apparente lorsqu’on examine la feuille à l’endroit, est visible à l’envers ; elle n’existe que sur le côté gauche de la feuille (tenue par la tige et examinée à l’envers, la bordure se trouve à droite).
Pendant un court repos que j’accordai à ma monture, je fis une promenade d’une centaine de mètres autour d’épais fourrés parmi lesquels je trouvai quelques jeunes pousses de bambou, des joncs d’une grosseur de 1 centimètre et de très belles fougères et bruyères répandant un délicieux parfum.
Mon hôte Sâadou, prévenu la veille de mon arrivée, envoya un vieillard au-devant de moi pour me souhaiter la bienvenue et m’offrir de sa part dix beaux kolas rouges. Je rencontrai cet homme sur les bords du ruisseau, où il m’attendait depuis quelques instants déjà. Sous sa conduite, je franchis rapidement les 2 kilom. 500 qui me séparaient de Kintampo et gagnai l’habitation de Sâadou. On m’installa avec mon petit personnel dans deux cases neuves chez son fils.
Sâadou, que les Haoussa désignent aussi sous le nom de Mâdougou[31], est l’homme le plus riche de Kintampo. Toute la partie sud de Kintampo est plus ou moins sous ses ordres. Ses captifs sont très nombreux. Contrairement à ce qui se passe toujours chez les noirs, où c’est l’homme le plus riche qui est le chef, Sâadou ne commande pas à Kintampo. Cela tient à ce qu’il n’y a que peu d’années qu’il est arrivé ici. Le pouvoir est exercé par un autre Haoussa, du nom de Mahama, qui porte le titre de zerki n’zongo (chef du pays), mais son pouvoir est très limité et ne s’exerce pour ainsi dire que sur ses compatriotes haoussa, les autres étrangers ayant à leur tête leurs chefs propres.
Je me souviendrai toujours de l’inquiétude dans laquelle Diawé nous a tous plongés le jour de notre arrivée ici. Sous prétexte d’aller couper quelques perches, il s’enfonça dans l’épaisse forêt qui environne la ville. Tout en rôdant pour chercher son bois, il trouva un oiseau bien connu de tous les noirs et dont la présence indique la proximité d’abeilles et de miel. Il suivit cet oiseau pendant un certain temps et finit par découvrir du miel ; à l’aide de sa hache il s’en empara. Mes hommes, que j’avais envoyés à sa recherche, n’avaient pu le trouver. Enfin, vers la nuit, Diawé rentra tranquillement avec ses perches et son miel emballé dans des feuilles de bananier. J’en prélevai une petite part pour sucrer mon thé, et le reste fut mangé par mes hommes d’une façon si gloutonne que je ne pus m’empêcher de leur reprocher leur voracité.
Je fus bien étonné quand ils me répondirent que non seulement le miel était bien agréable parce qu’il est sucré, mais encore que c’était pour eux un bon médicament, à la condition d’en manger beaucoup. Diawé conclut ainsi : « Quand noir il y en a mangé beaucoup miel, ça qui trop bon, parce qu’il balaye ventre ».