J’ai constaté pendant toute la durée du trajet de Salaga à Kintampo que je n’ai pas rencontré un seul animal de transport marchant dans un sens ou dans l’autre ; mon étonnement ne fut que de courte durée cependant, car dès le quatrième jour, deux de mes ânes, sur quatre que je possédais, étaient morts à la peine. Les nombreux circuits, les endroits marécageux, les hautes herbes, le manque de mil, sont autant d’éléments qui transforment une étape de 20 kilomètres en terrain ordinaire en une étape de 30 kilomètres et font correspondre une étape de 25 kilomètres à une de 40 kilomètres. Dans ces conditions, l’âne, si robuste et si peu chargé soit-il, est forcé de succomber. De Salaga à Kintampo et de ce dernier point à Bitougou, les animaux de transport ne sont utilisés que pendant une très courte période, quand les herbes ont été brûlées, et que le sorgho vient d’être récolté, période qui correspond par cette latitude aux mois de février et mars ; plus tard, quand le sorgho manque, il ne faut plus songer à effectuer ce trajet avec des animaux, il ne reste plus que le porteur. En ayant fait moi-même l’expérience, j’organisai mes hommes en porteurs en achetant des bouakha à Kintampo, et, en supprimant malles et ballots, emballages inutiles, je réussis à faire répartir mes bagages de façon à n’avoir besoin d’aucune augmentation de personnel.

Un homme de Sâadou qui avait fait route avec nous de Salaga à Kintampo et qui parlait fort correctement le mandé consentit à m’accompagner à Bitougou moyennant une charge de sel que je lui achetai avant le départ, car il désirait la porter à Bitougou pour l’échanger là-bas contre des étoffes du Djimini. Je me procurai le sel et les cauries nécessaires à la route en vendant à Sâadou 2 mètres de tricotine et une pièce de calicot blanc, ce qui me procura pour 10000 cauries de sel et 20000 autres cauries. Ici encore, notre excellent calicot blanc, que j’ai payé 4 fr. 25 les 15 mètres à Paris, était enlevé sans marchander à 15 francs la pièce.

Lundi 26 novembre. — J’ai toujours constaté que je me mettais en route légèrement indisposé, mais la satisfaction d’ajouter un nouveau lambeau à mes itinéraires, de voir d’autres pays, d’autres gens, me rend promptement la vigueur et la santé. C’est toujours avec une vive satisfaction que je vois arriver le jour du départ.

En quittant Kintampo, qu’on se dirige soit sur Boualé, soit sur Bitougou, on prend une route commune au moins jusqu’à Takla, de là on a le loisir d’opter pour un des deux chemins qui mènent vers le Diaman (Gaman ou Bondoukou). Les renseignements obtenus à Kintampo n’étant pas suffisants, je me proposai, une fois rendu à Takla, de prendre de plus amples renseignements afin de me décider pour la route future.

Dès la sortie de Kintampo et quelques centaines de mètres seulement après avoir dépassé les quartiers mandé et ligouy, on commence à descendre le plateau et à s’enfoncer dans de petits chemins creux caillouteux qui mènent à une ravine dans laquelle on ne peut descendre à cheval qu’en faisant un circuit. Cette ravine et d’autres dépressions du sol sont l’origine de petites rivières qui se rendent vers le sud. Le cours d’eau dans lequel elle se jette a de 7 à 8 mètres de largeur. Son lit est peu profond et ses eaux roulent des cailloux et des grès assez gros. On n’atteint cette rivière qu’à 2 kilomètres de Takla, au moment où toute la nappe d’eau se précipite en cascade d’une hauteur de 30 mètres dans une ravine pleine de végétation. Cette chute, à peine éloignée d’une centaine de mètres du sentier, est splendide. On peut s’en approcher à cheval et la contempler à son aise. Actuellement, la nappe d’eau n’a guère que 30 centimètres de profondeur et la chute par elle-même n’a rien de grandiose ; les eaux tombent en cascade et le jet n’est pas direct ; mais en hivernage, quand les eaux abondent et qu’elles se précipitent d’une hauteur de 30 mètres dans cet abîme, le coup d’œil vaut la peine qu’on se dérange un peu de sa route.

Takla est une colonie ligouy (vei) qui est venue se fixer ici à la suite de la guerre livrée à ce peuple par Ardjoumani, chef du Bondoukou, et de la destruction de leur capitale Fougoula (en achanti, Banda). Les Ligouy habitaient le bassin de la rivière Tain[35] et l’avaient peuplé de villages fort prospères. Se sentant un peu en force, ils cherchèrent il y a quatre ans à s’affranchir des Ton (habitants du Gaman). Très intelligents, intrigants à l’excès, et par cela même peu loyaux dans leurs transactions, ils ont négligé de se concilier l’amitié des colonies mandé-dioula de Bitougou : naturellement celles-ci, au lieu de les seconder, se sont au contraire mises du parti des Ton, ce qui n’a pas peu contribué à achever la défaite des Ligouy ; aussi actuellement sont-ils dispersés un peu de tous côtés. Leurs principaux villages sont Takla, Soso et Tasalima. Les rapports semblent cependant se détendre, et j’appris à mon passage à Takla qu’Ardjoumani venait de les autoriser à revenir dans le Fougoula.

Takla est un village fort prospère. On y trouve des bœufs, beaucoup de moutons et des provisions à bon compte sur le petit marché. Ses habitants s’occupent activement du commerce du kola, et bon nombre de gens de Kong et de Boualé viennent y faire provision de ce produit, qu’ils trouvent à aussi bon compte qu’à Kintampo. Leur séjour ici étant moins onéreux que le séjour dans ce dernier marché, et la distance peu considérable, ils ont la facilité de s’y rendre aussi souvent que bon leur semble. Takla n’est éloigné de Kintampo que d’une dizaine de kilomètres.

Précisément à cause de leurs relations avec le pays des kolas, les Ligouy sont d’excellents informateurs pour le voyageur ; le tout est de les amener à jaser. L’un d’eux, lors de la guerre que leur fit Ardjoumani, fut envoyé par le chef de Fougoula en courrier rapide à Koumassi pour réclamer l’intervention des Achanti. Il quitta Fougoula (Banda) le matin et coucha le premier jour à Wonki, le deuxième à Akoumadai ; le troisième il quitta le chemin principal pour prendre un sentier plus à l’ouest et plus direct, il coucha à Finsou ; le quatrième à Baramani, et le cinquième jour entra à Koumassi.

A vol d’oiseau, Fougoula est à 200 kilomètres de Koumassi, mais avec les circuits et lacets que décrit le sentier on peut estimer la distance parcourue à 300 kilomètres, ce qui porte sa moyenne de marche à 60 kilomètres par jour. Auprès des Ligouy cet homme passe pour avoir fait quelque chose d’extraordinaire.

Je profitai de cette circonstance pour lui demander des renseignements sur le chemin qui relie Takla à Bitougou. Très direct, ce chemin, après avoir quitté Soso (colonie Ligouy), ne traverse que des ruines. Comme il n’est plus fréquenté, il se perd en mains endroits, et les hautes herbes sont un puissant obstacle pour la marche. Quant à la rivière Tain, son passage se fait sans difficulté, l’eau n’ayant que 1 m. 40 environ de profondeur. De toutes les raisons que le Ligouy me donna, je n’en vis qu’une de sérieuse, c’est celle des vivres ; il est en effet, à cause du poids, impossible de transporter des ignames pour cinq jours, et il n’y a pas d’autre nourriture dans le pays. Je dus donc renoncer à prendre ce chemin direct pour en choisir un autre qui traverse deux fois la Volta et qui fait un grand circuit vers le nord.