Chute d’eau de Takla.
Mardi 21 novembre. — Nous continuâmes à suivre pendant la moitié de l’étape la route de Boualé. Ce n’est qu’après avoir dépassé le petit village de Tintingansou qu’on laisse le chemin de Boualé à droite pour se diriger sur Mantiala, que l’on atteint deux heures après. Tintingansou et, du reste, presque tous les villages situés sur les parcours des Haoussa portent deux autres noms que leur ont octroyés les marchands de ce peuple ; ainsi Tintingansou porte aussi le nom de Bouka-Bouka et de Marraraba[36].
A Tintingansou on entre dans une région habitée par un peuple en partie tributaire des Ligouy, en partie libre et obéissant au chef de Longoro, gros village situé un peu au nord de Tintingansou et non loin du fleuve. Ce peuple, sur lequel je reviendrai un peu plus loin, est nommé Diammou et Diammoura par les Mandé, Laffateré par les Haoussa et Pantara par les Gondja.
Mantiala[37] est un gros village possédant un troupeau de bœufs, quelques moutons et chèvres. Le chef, nommé Adama, est un frère du chef de Longoro. En arrivant, j’allai lui rendre visite. Je le trouvai en nombreuse compagnie, occupé à vider quelques bouteilles de gin. Dans la soirée, après s’être remis un peu de son ivresse, il vint m’apporter quelques ignames et une tranche de poisson frais ; il me recommanda de ne pas laisser approcher mes chevaux du bosquet de soulabatando, splendide groupe d’arbres à tabatières, leur présence en ce lieu devant attirer les plus grands malheurs sur son village.
Mercredi 28 novembre. — De Mantiala à la Volta il n’y a que 8 kilomètres. Défoncé en hivernage, ce chemin est très praticable à cette époque ; le seul obstacle que l’on rencontre est la rivière de Takla, que l’on coupe à 1 kilomètre avant d’atteindre Gouéré, le village des passeurs. Cette rivière a 8 mètres de largeur et 1 m. 20 d’eau. On la passe sur un tronc d’arbre jeté en travers de la rivière. Une liane courant d’une rive à l’autre sert de garde-fou. Les porteurs, de crainte de faire un faux pas sur ce pont improvisé, jugent prudent de se déshabiller et de traverser la rivière à gué.
Au village de Gouéré[38] je fus fort bien reçu. Le chef des passeurs m’offrit de suite son amitié, et sur ma demande il se mit aussitôt en devoir de s’acheminer vers le fleuve, qui coule à environ 1 kilomètre et demi dans le nord.
Arrivés à la Volta, nous y trouvâmes sur les deux rives une quinzaine de personnes attendant depuis plus de vingt-quatre heures que les passeurs voulussent bien les faire traverser ; aussi ce n’est pas sans une certaine satisfaction qu’ils me virent arriver au fleuve accompagné des piroguiers. La Volta, à cet endroit, vient du sud-ouest et prend à une centaine de mètres du lieu de passage une direction presque nord. Ses rives sont peu boisées en cet endroit et son lit est profondément encaissé ; elle a baissé déjà de 15 mètres, mais elle est loin d’être guéable : avec de longues perches on n’atteint pas encore le fond. J’estime sa largeur à environ 220 mètres, et d’après mes calculs l’altitude au sommet des berges doit être de 200 mètres.
Boukary, mon domestique cuisinier, ayant coupé le cou à un poulet sur cette rive, le chef des passeurs fut sur le point de refuser de nous traverser, sous prétexte que dans ces circonstances cela portait malheur. Mon guide, sur mes instances, expliqua à ce brave homme que « si, pour les noirs du pays, un pareil acte était téméraire, il n’en était pas de même chez les blancs : eux, au contraire, tuaient toujours un poulet avant de passer les fleuves ». Ce naïf mensonge persuada les passeurs ; l’opération eut lieu de suite et sans incidents. Les droits de passage pour mon personnel s’élevèrent à 3500 cauries.
Sur la rive gauche je rencontrai des connaissances de Bobo-Dioulasou venant de Boualé par Fougoulabanancoro et Tasalima ; ils me donnèrent des nouvelles de quelques gens de Dasoulami et m’apprirent que Samory avait, au commencement de l’hivernage, levé le siège de Sikasso, que Tiéba n’avait pas jugé à propos de le poursuivre, mais s’était contenté de brûler les neuf diassa qui restaient debout.