Les terrains de la rive gauche du fleuve, bien moins élevés que ceux de la rive droite, sont encore en partie inondés, et pendant 3 kilomètres sur 5 qui séparent le fleuve de Bampé, on chemine dans des terrains fangeux. Bampé, où l’on fait étape, est un tout petit village comptant une cinquantaine d’habitants ; on trouve cependant à s’y procurer quelques ignames.
Je rencontrai dans ce village deux jeunes gens de Kong : ils m’apprirent qu’ils avaient vu à Bitougou un de mes compatriotes venant de Krinjabo qui me réclamait par tous les échos. Arrivé depuis longtemps, il était décidé à se rendre jusqu’à Kong s’il ne recevait pas de mes nouvelles d’ici quelque temps.
Jeudi 29 novembre. — De Bampé à Tasalima c’est une longue et monotone étape ; on chemine dans des terrains pauvres agrémentés d’une chétive végétation. Un petit village sur la route nommé Dakourbé est sur pied au moment de mon passage. Les vieux me prient de descendre de cheval, m’offrent de l’eau et un peu de tabac. Ces gens et en particulier tous les Diammou m’ont paru bien affables : un peu effarouchés à mon approche, ils s’apprivoisent très rapidement, la terreur des femmes se change bientôt en curiosité, et toute cette population vient se grouper autour de moi pour m’examiner. Comme beaucoup d’entre eux parlent le mandé, ils ne se privent pas de me questionner sur les nombreux pays que j’ai traversés et sur la future route que je compte suivre.
Vers midi nous atteignons Tasalima ou Soukoura (« village neuf »), créé depuis à peine quatre ans par les Ligouy de Fougoula. Ce village se distingue par sa propreté et la disposition de ses coquettes cases rectangulaires formant des rues qui aboutissent à une grande place de 200 mètres de côté où l’on a eu soin de planter deux rangées de jeunes doubalé (ficus banian). Un groupe de Ligouy que j’abordai sous un hangar me conduisit, sur ma demande, chez le chef du village. Ce vieillard, après m’avoir offert à boire et interviewé comme il est de coutume dans ces pays, mit à ma disposition tout un corps de bâtiment pour m’abriter avec mon personnel. L’habitation de ce brave homme est presque une caserne ; il y a chez lui de quoi loger 200 à 300 personnes sans être gêné. Après avoir goûté d’un léger repos, je reçus de nombreuses visites. Ces gens me racontèrent qu’après avoir évacué Fougoula (Banda), détruit par Ardjoumani, tandis qu’une partie des leurs allaient s’établir à Kintampo, Takla et Soso, eux, sous la conduite d’un vieil imam, vinrent faire choix de cet emplacement et y créer le village. C’est pourquoi encore aujourd’hui les Haoussa nomment Tasalima : Guidda l’Imamy (« village de l’imam »).
Les Ligouy de Tasalima ont pour diammou Bamba ; ils savent qu’ils font partie du groupe mandé veï, et les vieux m’ont dit qu’ils venaient de l’ouest. Beaucoup des leurs habitaient, disent-ils, non loin de la mer, bien loin derrière le Ouorodougou — ce sont probablement les Veï du cap Sestos de la république de Liberia, ceux dont Kœlle[39] et Norris ont étudié la langue et le système d’écriture.
Ce village, si de nouvelles guerres ne surviennent pas, est appelé à un avenir qui peut devenir brillant. Admirablement situé dans le triangle Boualé-Bitougou-Kintampo, à la porte de l’Achanti qui produit le kola, les Ligouy, très remuants, pourront facilement attirer à eux une partie du commerce qui se fait dans ces trois localités. Actuellement déjà le village a un air de prospérité ; ses habitants sont aussi proprement et luxueusement vêtus que les gens de Kong : ils possèdent même une dizaine de chevaux, ce qui, pour un village soudanien, surtout dans cette région, est un signe d’aisance manifeste. Ce sont les gens de Tasalima qui accaparent une bonne partie de l’or tiré des environs de Ouosipé et de Sanoudinkara (États de Boualé).
Vendredi 30 novembre. — L’étape d’aujourd’hui est des plus intéressantes. Dès la sortie de Tasalima on commence à s’élever et à franchir la croupe qui termine un soulèvement de 500 mètres d’altitude orienté assez sensiblement nord-sud ; puis on franchit un large col très aplati dans lequel prennent naissance deux jolis petits cours d’eau aux rives ornées de palmiers ban. De l’autre côté de ces ruisseaux, sur la base d’un autre soulèvement, s’élève Diamma, gros village de 500 à 600 habitants, tous Diammou. Le chemin s’engage ensuite dans une large vallée bornée par deux soulèvements en forme de pâtés allongés orientés sud-ouest-nord-ouest. Le sentier, au lieu de suivre le thalweg, se rapproche au contraire de la montagne de Diamma (800 m.) et enserre fortement la base. Ce soulèvement, à pentes assez raides, est bien boisé et semble s’être peu désagrégé, car on ne rencontre que peu d’éboulis. Cette vallée est entièrement défrichée. Les cultures sont bien entretenues et consistent surtout en manioc, petit mil et cotonnières appartenant tant aux gens de Diamma qu’à ceux des petits villages de Loubié et de Kourmboé, qui se trouvent vers l’extrémité du vallon, près du fleuve.
C’est à Kourmboé que se trouvent les passeurs. Dès mon arrivée dans le village je leur manifestai le désir de traverser le fleuve dans la journée même, car je savais par expérience combien il est difficile de les décider à se lever de bon matin. Ces gens étant pour la plupart sous l’influence du gin, je résolus de camper dans le village en attendant que leur ivresse se dissipât un peu. Comme de l’autre côté du fleuve on ne rencontre pas de village pendant 50 kilomètres, je fis des provisions en vivres pour quarante-huit heures et me procurai les cauries nécessaires au prix de passage en vendant une dizaine de chaînettes en cuivre qui furent enlevées en un clin d’œil. Je crus aussi opportun de faire un petit cadeau en calicot à un vieillard qui semblait jouir de quelque autorité dans ce village, ce qui me valut la promesse de me faire transborder sur l’autre rive de la Volta dans l’après-midi. Vers trois heures en effet ce brave homme mit deux captifs et deux pagayes à ma disposition et je m’acheminai vers le fleuve. Comme sur l’autre rive deux jours auparavant, une quinzaine de malheureux venant de Bitougou étaient campés depuis plus de vingt-quatre heures, attendant en vain que les passeurs voulussent bien les transborder.
Pendant que peu à peu l’unique pirogue calfatée en terre de toutes parts effectuait le transbordement de mes bagages et de mes hommes, je procédai à une reconnaissance sommaire du fleuve.
La Volta Noire, que j’ai traversée en sortant du Dafina pour entrer dans le Gourounsi (entre Boromo et Baporo), et qui déjà à cet endroit coule du nord au sud en séparant le Lobi du Gourounsi et Bouna de Boualé, vient se heurter près de Kourmboé à un épais massif de grès et de granit qui lui barre le passage et la force à quitter la direction nord-sud pour prendre une direction presque ouest-est. En aval du point de passage, elle vient une seconde fois se heurter à un pâté montagneux qu’elle n’a pu entamer, mais dont elle a fortement érodé la base tout en prenant pendant 2 kilomètres une direction sud-nord jusqu’à ce qu’elle atteigne la base du soulèvement de Diamma. Là, le fleuve s’engage dans le défilé formé par ces deux montagnes, entre lesquelles il s’est creusé un lit étroit et profond, n’ayant pas plus de 40 à 50 mètres de largeur ; mais dès qu’il a pu se dégager, il s’épanouit dans la plaine de Dakourbé-Bampé et il reprend sa largeur normale, qui est de 150 à 200 mètres, comme nous l’avons vu à Gouroué deux jours avant.