Au point de passage des pirogues la profondeur du fleuve doit être considérable. Cet énorme volume d’eau, resserré dans un lit de 60 mètres de largeur à peine, n’a baissé encore que de 1 m. 50 à 2 mètres, et le passage à gué en cet endroit ne peut s’effectuer que vers le mois d’avril seulement, à la grande satisfaction des gens de Kourmboé, qui ont ainsi un beau revenu d’assuré pendant presque toute l’année.
A ce propos j’ajouterai que les Dioumma, ou Diammou[40], comme ils se dénomment eux-mêmes, ne m’ont pas paru aussi sauvages qu’on me les avait dépeints avant que j’eusse fait connaissance avec eux. A part les chefs, qui malheureusement s’adonnent au gin avec passion, le reste de la population m’a semblé se livrer avec soin aux cultures. Dans les quelques villages où j’ai été en contact avec eux, je les ai trouvés plutôt affables et soumis qu’enclins au mal et sauvages comme les Gourounga. Je ne suis pourtant pas éloigné de leur assigner une parenté avec ce dernier peuple et en particulier avec les Youlsi ou Tiollé, qui, comme eux, ne sont pas tatoués. D’une taille élevée comme ces derniers, je leur ai trouvé comme type une certaine ressemblance avec quelques adultes que j’ai bien observés à Mantiala (Gari Adama) et qui m’ont particulièrement frappé. Le village que je viens de citer est disposé par groupes de cases comme les villages youlsi, et les cases elles-mêmes sont semblables aux habitations que j’ai vues partout lors de mon passage chez les Gourounga : formes extérieures, dispositions intérieures, tout est pareil. Dans les autres villages on rencontre bien par-ci par-là une habitation de ce genre, mais le toit plat en terre est remplacé par un toit en chaume, et toutes les autres cases sont construites sur le type de celles des Ligouy, leurs suzerains. Ceux-ci affirment que les Diammou sont apparentés aux Achanti, et donnent comme seule raison qu’outre leur langue propre ils comprennent tous l’achanti. Pour moi, ce n’est pas une raison suffisante : ces gens-là, captifs des Achanti pendant peut-être plusieurs siècles, ont naturellement appris cette langue, dont ils ne font du reste usage qu’en parlant aux étrangers.
La même manière de construire les cases n’est pas une raison suffisante pour apparenter deux peuples. Des gens de même origine habitant des pays différents, sous d’autres latitudes, ayant d’autres matériaux à leur disposition, peuvent très bien adopter la manière de construire des aborigènes ou des voisins. Les Arabes vivent aussi bien dans des gourbis, sous la tente et dans des habitations en terre ou en pierres. Les Wolof, dans le Cayor, optent pour la case en paille, ceux qui deviennent traitants se construisent des habitations plus confortables en terre, et à Dakar et à Saint-Louis même, beaucoup habitent des cases en planches.
Mon avis a toujours été que les Gourounga viennent du sud. J’ai trouvé chez eux, à une latitude où les autres ne les cultivent plus depuis longtemps, l’igname d’une part et le finsan de l’autre. La population du Gourounsi est tout à fait hétérogène, parlant des dialectes et peut-être même des langues diverses. Quantité de fractions, entre elles, ne se comprennent pas du tout. Il est du reste intéressant d’observer que tous les peuples qui constituent ce que les noirs appellent le Gourounsi sont disposés en bandes étroites parallèles entre elles et orientées sensiblement nord-sud, ce qui ferait supposer que ces peuples ont remonté les vallées de la Volta noire, rouge et blanche, et se sont établis sur une rive ou sur l’autre et le long de ses affluents.
Dire que les Diammou ou Dioumma peuvent être ethnographiquement rapprochés des Achanti ne peut se soutenir un seul instant. Les Achanti, tels que je les ai vus partout dans cette région, sont d’une taille plutôt petite que moyenne, avec de grands yeux sortant de l’orbite et une tête peu volumineuse, tandis que le peuple dont il s’agit est d’une forte taille, bien charpenté et musclé ; on ne voit pas chez eux de membres grêles, ils sont tous de robustes et vigoureux gaillards.
Dès à présent et sans attendre que de nouveaux explorateurs fassent plus ample connaissance avec les Dioumma, étudient leur langue et leurs mœurs à fond, je pense que ce n’est pas se hasarder que de nier tout lien de parenté entre eux et les Achanti.
Samedi 1er décembre. — Désireux de relever les principaux sommets du massif montagneux dans lequel j’allais cheminer, je ne me mis en route que lorsque le soleil fut déjà assez haut sur l’horizon pour dissiper la brume épaisse qui couvrait la campagne. Malgré le sacrifice que je m’imposais de faire toute l’étape en plein soleil, je fus mal servi, car non seulement pendant la matinée mais encore pendant le reste de la journée les sommets restèrent noyés dans les nuages, de sorte qu’il me fut impossible de me livrer à un travail sérieux ce jour-là.
Aussitôt après avoir dépassé l’ancien emplacement d’un village, la direction générale paraît être un pic que l’on aperçoit assez distinctement dans le sud-ouest, mais qui, au fur et à mesure que l’on s’en approche, semble se dédoubler, et bientôt ce que l’on prenait pour un bonnet de police n’est plus que l’extrémité d’un soulèvement en forme de pâté, de l’altitude de 1000 mètres environ.
Au pied du pic coule une petite rivière aux berges fortement érodées. Le sous-sol, que j’ai examiné en plusieurs endroits en cheminant dans son lit, est constitué de calcaire marneux et d’argile schisteuse. Sur sa rive droite se trouvent une dizaine de gourbis : ce lieu sert de campement.
Le massif, dont on longe la base pendant 6 kilomètres, est tantôt à parois verticales, tantôt à pente assez douce pour en permettre l’ascension : une végétation très dense mais rabougrie couvre son flanc, duquel se sont détachés de nombreux blocs de granit gris veiné de blanc qui gisent épars de-ci de-là et qui forcent le sentier à faire quantité de détours. Auprès d’une des nombreuses sources, dont quelques-unes sont ferrugineuses, la présence de quelques bombax marque encore l’ancien emplacement d’un autre village qui paraissait plus grand que celui traversé précédemment.