Bondoukou ou Bitougou est plus ancienne que Djenné : sa fondation est antérieure à 1043. D’après Ahmed Baba, qui la désigne sous le nom de Bitou, c’est en faisant le commerce du sel de Téghasa et de l’or de Bitou que Djenné s’est enrichie. Il suffit, du reste, de se promener dans Bondoukou pour acquérir la certitude qu’on est en présence d’une des plus vieilles cités soudaniennes : les cendres, détritus et ordures atteignent plusieurs mètres d’épaisseur. C’est en vain qu’on chercherait des terres servant à la confection des briquettes pour faire les cases ; aussi les habitants extrayent la terre nécessaire aux cases à plusieurs centaines de mètres de l’emplacement actuel de la petite ville, ce qui est excessivement loin, lorsqu’on songe que le noir est de son naturel très fainéant. D’autres indices, tels que des ruines qui s’étendent assez loin, prouvent que le village était jadis très grand ou qu’il s’est plusieurs fois déplacé.
Actuellement, la plupart de ses habitations menacent ruine ; on trouve un peu partout des pans de murs écroulés et des rues passant sur l’ancien emplacement de lieux habités dont il reste des piliers et des poutres formant portiques.
Dans quelques ruines, j’ai vu un ou deux orangers, dont j’ai réussi à me procurer quelques fruits. Ces arbres, non soignés, sont redevenus sauvages, et leurs fruits ressemblent plutôt, comme goût, au citron qu’à l’orange d’Algérie.
Les quartiers du centre, dans le voisinage du grand marché, sont habités par des Mandé d’origines diverses, mais venant principalement de Kong, de Bouna et de Boualé ; ceux du nord sont occupés par les Marraba (Haoussa), qui s’occupent de la teinture à l’indigo ; et ceux de l’est, par les Pakhalla et quelques Ton.
Les quartiers mandé portent, pour les distinguer les uns des autres, les noms du kémokhoba (notable qui y exerce quelque autorité). On peut donc ajouter au quartier des Haoussa celui des Pakhalla, et ceux des Mandé Kamakhaté, Timité, Ouattara, Diabakhaté.
A part l’habitation de Sitafa Ouattara, mon hôte, et deux ou trois autres, ainsi que la mosquée neuve, Bondoukou n’est qu’un amas de masures. Les deux mosquées sont construites sur le style de celles de Kong et de Lokhognilé que j’ai déjà décrites ; seule l’habitation de Sitafa mérite une mention. Bâtie en terre dans le style des habitations arabes d’El-Arouan (voir Lenz et Caillié) et comprenant une cour unique sur laquelle donnent les ouvertures de toutes les chambres, cette habitation, bien crépie en terre blanchâtre, surmontée d’un couronnement dentelé, avec un minuscule minaret à chaque coin, fait très bon effet. Malheureusement, la population qui grouille là dedans laisse à désirer sous le rapport de la propreté : si l’extérieur est engageant, l’intérieur de quelques chambres ne répond pas au luxe et à la propreté que l’on s’attend à y trouver.
La population de Bondoukou s’élève à environ 2500 à 3000 habitants. L’autorité n’y est pas exercée par un chef de village, comme à Kong ; chaque quartier reconnaît l’autorité du plus ancien notable. Il y a en outre un chef religieux, l’imam, vénérable vieillard qui tranche les différends sérieux entre musulmans, et un chef de village pour les Pakhalla, que l’on désigne sous le nom de bambara massa (roi des infidèles).
Quoique à Bondoukou il y ait un grand marché et plusieurs petits, les ressources en vivres ne sont pas grandes ; on peut cependant s’y procurer tous les jours du bœuf à un prix élevé, des papayes et quelquefois des bananes ; les ignames et la farine de maïs se vendent assez cher pour que les étrangers, comme à Salaga et Kintampo, soient forcés de faire leurs provisions dans les villages des environs. Quant à se procurer des poulets, pintades, du sorgho ou du petit mil, il ne faut pas y songer. Ce défaut de ressources rend le séjour peu agréable pour l’Européen.
Mais ce qu’il y a surtout de mauvais, c’est l’eau ; son absorption même modérée occasionne des coliques et de fortes diarrhées aux étrangers ; elle est tirée du ruisseau qui coule à l’ouest et au sud de Bondoukou et qui est bordé d’une végétation très dense, parmi laquelle j’ai remarqué le talli.
Cet arbre a le tronc assez lisse et blanchâtre, et une feuille semblable au netté. Il empoisonne les cours d’eau quand ses racines y baignent ou que ses feuilles ou fleurs y séjournent quelque temps. Il croît à peu près sous toutes les latitudes et est bien connu par la plupart des peuples noirs, qui emploient son écorce pilée, mélangée à de la farine de mil, comme mort-aux-rats.