La rivière sert ici de limite entre les États d’Ardjoumani et le pays de Kong. C’est là que se termine le territoire des Pakhalla. Ce territoire, est très étendu ; il est limité au nord par les districts sud du Lobi et le petit pays de Bouna, à l’est par la Volta Rouge, au sud-est par le Fougoula (pays des Ligouy), au sud par le Diamman ou pays de Bondoukou et à l’ouest par le Barabo, colonie mandé, riveraine du Comoë, dont le centre principal est Sandouy (ou Sandui) et qui fait également partie des États d’Ardjoumani.

Ce vaste pays est habité par une race unique nommée Pakhalla, elle parle une langue qui lui est propre et que l’on appelle ngouala. Ce nom semble avoir pour étymologie dagoua et gouada, qui veut dire « bonjour ». Cependant, à côté de cette langue, beaucoup de Pakhalla savent parler le dialecte achanti des Ton et le mandé.

Suivant les régions de leur territoire, les Pakhalla emploient comme habitations les cases ligouy, ton, achanti ou mandé ; leur costume se ressent aussi de la proximité de ces quatre peuples ; on peut cependant conclure qu’ils ont une tendance à imiter le Ton plutôt que les autres peuples. La raison en est bien simple : ce peuple est depuis fort longtemps tributaire des Ton, qui les gouvernent ; ces chefs ton sont nommés par Ardjoumani.

Ils ont cependant emprunté aux Mandé de nombreux usages : celui de marquer l’entrée de leur chemin de culture par deux petits tertres, par exemple, et de cultiver le tabac contre le village même. Leurs ustensiles offrent plus d’analogie avec ceux des Mandé qu’avec ceux des Ton, mais cela tient à ce qu’ils ont des relations très fréquentes avec les Mandé ; la région est sillonnée par les marchands mandé de Kong, de Bouna, Boualé, du Bondoukou et du Mangouto.

Intellectuellement, ils sont si inférieurs aux uns et aux autres, que je crois téméraire de les apparenter à une de ces familles ; je les rattacherais plus volontiers aux Diammoura de la vallée de la Volta et par suite aux Gourounga.

Comme quelques fractions de Gourounga, ils ne sont pas tatoués ; ils enterrent aussi leurs morts à l’extérieur du village et ont des tombes en forme de tumulus, comme j’en ai vu dans quelques villages du Gourounsi. A côté de cela, ils sont superstitieux à l’excès, comme les Gourounga. Dans les étapes, on risque de se créer des désagréments en employant telle ou telle variété de bois mort pour la cuisine, en plaçant un fusil contre tel ou tel arbre. Certains individus s’informent avant de vous parler si vous mangez de l’escargot ou telle ou telle variété de poisson ; dans l’affirmative, il ne faudrait pas songer à une entrevue, ce serait peine perdue. Le chef de Kagoué ne voulut pas avoir de relations avec moi... parce que je mangeais de la chèvre : hélas ! il le fallait bien, souvent je n’avais pas le choix, et je mangeais ce que je trouvais.

Fort peu de Pakhalla sont musulmans ; leur culte paraît avoir beaucoup d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et avec celui des Ton ; je n’ai cependant vu, tant dans ma marche sur Bondoukou que dans celle sur Kong, des cases à fétiches qu’à deux reprises : à Sorobango et à Dinnokhadi, situés tous deux sur la limite de la région habitée par les Ton.

Comme pratiques dignes d’être mentionnées, je signalerai l’usage du tocsin pour annoncer les incendies et, dans quelques villages, un carillonnage pour le réveil et le couvre-feu.

Quelques villages pakhalla de la région méridionale m’ont paru vivre dans une aisance relative ; ils possèdent un troupeau, ont des ressources en vivres, et s’occupent activement de la culture du tabac. D’autres sont plongés dans une noire misère ; on voit des malheureux estropiés et des gens couverts de plaies ; cela tient un peu au pays ingrat qu’ils habitent, car, dès que l’on a abandonné la zone méridionale où croît le palmier, on entre dans une contrée desséchée, arrosée par des ruisseaux insignifiants qui sont à sec pendant une bonne partie de l’année. Le granit fait sa réapparition et avec lui la couche de terre végétale diminue, le terrain et les cultures sont brûlés par le soleil, la campagne a un aspect triste et désolé. Les terrains ferrugineux, que l’on trouve assez fréquemment, ne sont pas assez riches en minerai pour que l’on puisse songer à en extraire le fer ; aussi ce pays, ainsi que celui qui est sur la rive droite du Comoë, est tributaire pour ses outils et les balles de fusil de la région Bobo-Dioulasou. Cela donne lieu à un commerce très actif de la part des gens de Kong.

La configuration de toute cette région, ni accidentée ni coupée, permet d’y porter facilement la guerre et d’y faire la chasse aux esclaves ; aussi elle n’a pas échappé aux Ton, qui en ont fait pendant longtemps leur pays de prédilection pour les razzias. Peu à peu la situation de ces malheureux Pakhalla s’est modifiée, les Ton ne leur font plus la guerre depuis longtemps, et s’ils se contentent actuellement de leur faire payer un lourd tribut, il est vrai de dire aussi qu’ils les autorisent à venir dans le Diamman et l’Abron pour extraire et laver l’or pour leur compte pendant la saison des pluies. Si les Pakhalla veulent s’en donner la peine, ils peuvent prospérer.