—Elle a passé?

Grand-Grégoire reste muet et hoche la tête.

Par la fenêtre il peut voir le groupe des étrangers qui s’approche lentement, et cela lui fait saisir en une seconde l’étendue du désastre. Sans la centenaire, son musée n’est plus qu’une supercherie grossière et inefficace qui n’attirera personne, c’est leur gagne-pain qui est parti avec elle. L’angoisse de la misère qui vient le prend à la gorge, et la tante Ferdinand, qui a compris aussi, se penche et regarde le cadavre avec des yeux incrédules et terrifiés. Le bois craque dans l’âtre, scandant les secondes anxieuses.

Encore un coup d’œil jeté par la petite fenêtre qui donne sur la plaine, et tout à coup Grand-Grégoire s’est décidé et se hâte. Il prend le corps inerte dans ses bras, l’enlève du fauteuil à grand dossier, et fait à l’autre vieille un signe de tête effaré.

—Toué! Viens là, toué.

La tante Ferdinand se lève à grand’peine, vacillant sur ses jambes raides, et se traîne jusqu’au fauteuil où elle s’affaisse à son tour. Rien n’est changé; la flamme de l’âtre éclaire une autre figure flétrie qui révèle un âge émouvant, et les mains desséchées aux veines enflées qui tremblent sur la jupe noire suffisent à exciter la pitié.

Mais Grand-Grégoire tourne autour de la pièce unique de la maison, portant dans ses bras, que l’âge commence déjà à raidir aussi, le cadavre léger et menu, et il cherche désespérément une cachette. Le lit?... Mais les rideaux d’indienne ne ferment pas. Quelque coin sombre? Il regarde et secoue la tête.

Les voix se font déjà entendre auprès du seuil et il commence à trembler à son tour et à perdre la tête, quand ses yeux frappent soudain la grande armoire de noyer. C’est assez d’un bras, d’une main, pour tenir le corps desséché de la centenaire; de l’autre main, il ouvre le grand panneau, voit tout l’intérieur d’un coup d’œil, les maigres piles de linge; les vêtements de drap soigneusement pliés occupent les deux étagères; dans le bas, il n’y a que quelques couvertures, des sacs vides, et le harnais usé du cheval qu’il a fallu vendre quand le fils est mort. Y aura-t-il place?

Le chétif corps replié disparaît dans le fond de la grande armoire: la tête roule sur une couverture de laine brune et une des mains sèches semble faire un dernier geste et vient s’appuyer contre la paroi. Grand-Grégoire referme le panneau de toute la vitesse de ses mains tremblantes et se retourne juste à temps.

—Est-ce ici le musée?