AUGUSTE—Elles ne m'arrêteraient pas non plus s'il s'agissait seulement de ma sûreté. Pour moi maintenant, qu'est-ce que la liberté? qu'est-ce que la vie? Mais franchement, Adrien, je vous verrais avec chagrin, vous et cette pauvre petite, flétrir par une démarche qui aurait l'apparence d'une faute, un amour pur et honnête comme le vôtre. Prenez garde, chers enfants; en entrant dans cette voie de révolte contre la société, contre l'autorité maternelle, savez-vous où vous pouvez être entraînés?... Je vous étonne je le vois; vous ne vous attendiez pas à de tels scrupules de ma part... Mais n'est-ce pas mon devoir de signaler aux autres les écueils sur lesquels j'ai fait naufrage?
ADRIEN—Cependant, monsieur, les circonstances sont telles...
AUGUSTE—Les circonstances ne sauraient justifier une faute; croyez-en un homme qui n'est pas habitué à exagérer la morale... N'attaquez pas de front les règles établies; un jour vous le regretteriez amèrement.
ADRIEN—Mais enfin, il faut prendre un parti.
AUGUSTE—Non, Adrien, il faut laisser les choses telles qu'elles sont. Écoutez; si je me montre sévère envers vous, c'est que je ne voudrais pas vous voir engagé dans la voie déplorable où je me suis perdu; parce que cette charmante enfant ne doit pas être malheureuse comme le fut ma pauvre Berthe.
ADRIEN—Berthe?
AUGUSTE—Oui; si vous étiez de Québec, vous connaîtriez probablement, malgré votre jeunesse, ma tragique histoire avec l'infortunée Berthe de Blavière.
ADRIEN—De qui parlez-vous, monsieur? Quel nom avez-vous prononcé? J'ai mal entendu, sans doute, je... Non, non, c'est impossible!
AUGUSTE—L'auriez-vous connue? Ce terrible drame a eu trop de retentissement dans la province pour que je doive cacher aucun nom... Je vous le répète, elle s'appelait...
ADRIEN—Taisez-vous, monsieur!