BLANCHE—Adrien, monsieur DesRivières, qu'allez vous penser de moi? Oh! ce que je fais là est mal, bien mal, je le sais; j'ai quitté ma mère; je suis venue vous chercher ici. Mais ma pauvre tête s'est égarée; je me suis réfugiée auprès des seuls amis que j'aie sur la terre.

AUGUSTE—Mais enfin quelle est la cause de votre effroi, ma pauvre petite?

BLANCHE—Voici, monsieur. Après votre départ Jolin me parla de pardon, de réconciliation, et me fit les plus brillantes promesses, si je consentais à l'épouser. Mon refus l'exaspéra; il éclata en menaces; et ma mère qui ne peut résister à l'ascendant de cet homme, s'emporta elle-même contre moi jusqu'à vouloir me frapper. Ce matin, à déjeuner, j'appris que Jolin était allé à Québec, et ma mère m'annonça que nous devions partir dans la journée pour les États-Unis, à bord d'un yacht à vapeur, spécialement nolisé à cet effet par Jolin... Vous jugez de mon épouvante... Je ne sais si je me trompe, mais cet infâme a conçu des projets encore plus affreux que ceux qu'il avoue.

AUGUSTE—Oui, quand il vous tiendra en pleine mer, dans un vaisseau à lui, conduit par les misérables brigands qu'il a à son service... Mille pannerées de diables, on s'exposerait au pal lui-même pour enfoncer un couteau entre la quatrième et la cinquième côte d'un pareil coquin!

ADRIEN—Et vous avez fui... Oh! merci, Blanche, merci pour cet acte de courage!

BLANCHE—J'ai d'abord supplié, conjuré ma mère... Elle n'a pas voulu m'entendre; et alors, désespérée, folle de terreur, je me suis décidée à fuir. Je me suis glissée furtivement dans la cour; j'ai ouvert la grille; et sûre de vous trouver dans cette auberge, je suis accourue pour me mettre sous votre protection.

AUGUSTE—C'est fort bien, ma pauvrette; mais si vous saviez où nous étions, Jolin doit le savoir de même. Ils viendront vous chercher ici, et l'autorité d'une mère est toute puissante sur une fille mineure.

ADRIEN—Eh bien, alors, hâtons-nous; nous pouvons trouver pour elle un asile sûr à Québec.

AUGUSTE—Oui, et nous serions arrêtés vous et moi, pour enlèvement... Croyez-moi, mon ami, ne donnons pas prise contre nous à ce vieux matois de Jolin.

ADRIEN—Ces considérations ne m'arrêteront pas, et si Blanche y consent...