AUGUSTE—Adrien, votre mère a dû vous parler de sa famille, de son passé; elle a dû vous révéler certaines particularités...

ADRIEN—Une seule fois; au moment de sa mort. Elle me fit appeler dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais ouvert ce paquet.

AUGUSTE—Mais où est-il, ce paquet, mon cher Adrien, ou est-il?

ADRIEN—Dans cette malle.

AUGUSTE—Donnez, donnez!

ADRIEN, tirant un paquet cacheté d'une malle et le remettant à Auguste—Tenez, je crois que vous pouvez connaître les secrets de ma pauvre mère.

AUGUSTE, décachetant le paquet—Plus de doute! voici cette fameuse contre-lettre signée Jolin; voici l'acte notarié par lequel j'abandonnais à Berthe ou à son enfant le revenu de mes biens. Par haine pour le meurtrier de son frère, elle n'a pas voulu faire usage de ces pièces... Adrien, Adrien, me crois-tu maintenant?

ADRIEN, se jetant dans les bras—Mon père!

AUGUSTE—Mon fils!... J'ai un fils, moi, l'aventurier, l'homme sans nom; le paria des cinq parties du monde! Oh! si j'avais su le bonheur qui m'était réservé, comme j'aurais fui le danger, comme j'eusse été lâche!... Mais rien ne m'avait révélé ton existence. Une fois, aux Antilles, je rencontrai un capitaine de navire que j'avais connu à Québec; il me raconta la disparition de Berthe; il me fit entendre suivant la croyance commune, qu'elle avait attenté à ses jours. Alors je cherchai le péril avec une espèce de fureur; je me jetai à corps perdu dans les entreprises les plus téméraires; tantôt riche, tantôt pauvre, je parcourais la terre ne me trouvant bien nulle part, sans but, sans désirs, sans jouissances... Et pendant ce temps, j'avais un fils! et il est beau, il est bon, il est généreux! Il m'a aimé, il m'a sauvé la vie avant de me connaître... Oh! c'est trop! c'est trop! (Il fond en sanglots.)

ADRIEN—Vous ne partirez pas, n'est-ce pas maintenant?