Camus avait installé le foyer en posant sur le sol une immense pierre plate, une lave, comme on disait; il avait élevé à l’arrière et sur les côtés trois petits murs, puis posé sur les deux murs des côtés une autre pierre plate, laissant en arrière, juste en dessous du trou ménagé dans le toit, une ouverture libre qui favorisait le tirage.

Quant au sac, il y fut déposé par Lebrac, tout au fond, comme un ciboire sacré dans un tabernacle de roc, et muré solennellement jusqu’à l’heure où l’on aurait besoin d’y recourir.

Avant de le déposer dans le caveau, il l’offrit une dernière fois à l’adoration des fidèles, vérifia les livres de Tintin, compta minutieusement toutes les pièces, les laissa regarder et palper par tous ceux qui le désirèrent et remit sacerdotalement le tout dans son autel de pierre.

—Ça manque un peu d’images par ici, remarqua, en plissant les paupières, La Crique chez qui s’éveillait un certain sens esthétique et le goût de la couleur.

La Crique avait dans sa poche un miroir de deux sous qu’il sacrifia à la cause commune et déposa sur un entablement de roc. Ce fut le premier ornement de la cabane.

Et tandis que les uns préparaient le lit et bâtissaient les sièges, les autres partaient en expédition pour chercher dans le sous-bois de nouveaux matelas de feuilles mortes et des provisions de bois sec.

Comme on ne pouvait pas encombrer la maison d’une si grande quantité de combustible, on décida immédiatement de bâtir, tout à côté, une remise basse et assez vaste pour y entasser de suffisantes provisions de bois. A dix pas de là, sous un abri de roc, on eut vite fait de monter trois murailles laissant du côté de bise un trou libre et entre lesquelles on pouvait faire tenir plus de deux stères de quartelage. On fit trois tas distincts: du gros, du moyen, du fin. Comme ça, on était paré, on pouvait attendre et narguer les mauvais jours.

Le lendemain, l’œuvre fut parachevée. Lebrac avait apporté des suppléments illustrés du «Petit Parisien» et du «Petit Journal», La Crique de vieux calendriers, d’autres des images diverses. Le président Félix Faure regardait de son air fat et niais l’histoire de Barbe Bleue. Une rentière égorgée faisait face à un suicide de cheval enjambant un parapet, et un vieux Gambetta, déniché, est-il besoin de le dire, par Gambette, fixait étrangement de son puissant œil de borgne une jolie fille décolletée, la cigarette aux lèvres et qui ne fumait, affirmait la légende, que du Nil ou du Riz la +, à moins que ce ne fût du Job[67].

C’était chatoyant et gai: les couleurs crues s’harmonisaient à la sauvagerie de ce cadre dans lequel la Joconde apâlie, et si lointaine maintenant sans doute, eût été tout à fait déplacée.

Un bout de balai, chipé parmi les vieux qui ne servaient plus en classe, trouvait là son emploi et dressait dans un coin son manche noirci par la crasse des mains.