Et quand les deux chefs furent presque nez à nez, à deux pas l’un de l’autre, ils s’arrêtèrent. Les deux troupes étaient immobiles, mais de l’immobilité d’une eau qui va bouillir, hérissées, terribles; des colères grondaient sourdement en tous, les yeux décochaient des éclairs, les poings tremblaient de rage, les lèvres frémissaient.

Qui le premier, de l’Aztec ou de Lebrac, allait s’élancer? On sentait qu’un geste, un cri, allait déchaîner ces colères, débrider ces rages, affoler ces énergies, et le geste ne se faisait pas et le cri ne sortait point et il planait sur les deux armées un grand silence tragique et sombre que rien ne rompait.

Couâ, couâ, croâ! une bande de corbeaux rentrant en forêt passèrent sur le champ de bataille en jetant étonnés une rafale de cris.

Cela déclencha tout.

Un hurlement sans nom jaillit de la gorge de Lebrac, un cri terrible sauta des lèvres de l’Aztec, et ce fut des deux côtés une ruée impitoyable et fantastique.

Impossible de rien distinguer. Les deux armées s’étaient enfoncées l’une dans l’autre, le coin des Velrans dans le groupe de Lebrac, les ailes de Camus et de Grangibus dans les flancs de la troupe ennemie. Les triques ne servaient à rien. On s’étreignait, on s’étranglait, on se déchirait, on se griffait, on s’assommait, on se mordait, on arrachait des cheveux; des manches de blouses et de chemises volaient au bout des doigts crispés, et les coffres des poitrines, heurtées de coups de poing, sonnaient comme des tambours, les nez saignaient, les yeux pleuraient.

C’était sourd et haletant, on n’entendait que des grognements, des hurlements, des cris rauques, inarticulés: han! ahi! ran! pan! rah! crac! ahan! charogne! mêlés de plaintes étouffées: euh! oille! ah! et cela se mêlait effroyablement.

C’était un immense torchis hurlant de croupes et de têtes, hérissé de bras et de jambes qui se nouaient et se dénouaient. Et tout ce bloc se roulait et se déroulait et se massait et s’étalait pour recommencer encore.

La victoire serait aux plus forts et aux plus brutaux. Elle devait sourire encore à Lebrac et à son armée.

Les plus atteints partirent individuellement. Boulot, le nez écrasé par un anonyme coup de sabot, regagna le Gros Buisson en s’épongeant comme il pouvait; mais du côté des Velrans c’était la débandade: Tatti, Pissefroid, Lataupe, Bousbot et sept ou huit autres filaient à cloche-pied ou le bras en écharpe ou la gueule en compote et d’autres encore les suivirent et encore quelques-uns, de sorte que les valides, se voyant petit à petit abandonnés et presque sûrs de leur perte, cherchèrent eux aussi leur salut dans la fuite, mais pas assez vite cependant pour que Touegueule, Migue la Lune et quatre autres ne fussent bel et bien enveloppés, chipés, empoignés et emmenés tout vifs au camp du Gros Buisson, à grand renfort de coups de pied au cul.