Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient et se poursuivaient en venant à sa rencontre l'arrêta et le contraignit à se dissimuler quelques minutes derrière un fumier qui se trouvait à proximité.
C'était l'heure de la sortie de la prière : quelques femmes pressées passèrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou blanche sur la tête et leur paroissien à la main ; puis ce furent les gosses qui arrivèrent sur le pont et s'amusèrent à lancer des cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.
L'un d'eux, tout à coup, s'écria : il venait d'apercevoir Miraut qui les épiait, tendant le cou prudemment, hésitant, crotté, hérissé, affamé, efflanqué, misérable à la fois et lugubre.
— Un chien !
— Un sale chien qui n'est pas d'ici ! ajouta un deuxième.
— Peut-être un chien enragé, émit un troisième ; ciblons-le !
— Immédiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur l'onde s'abattirent en une gerbe écrasante dans la direction de Miraut. Sans mot dire, bien qu'il eût été atteint dans le dos, dans les reins et aux pattes, et même un peu partout, le chien vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile et même héroïque à leurs coups de frondes.
Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies et les fossés jusqu'à quelques centaines de mètres des premières maisons où il se cacha, écoutant les clameurs fanfaronnes et menaçantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba d'ailleurs avec la fin du village et, arrivés à la dernière bicoque, ils s'arrêtèrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les ténèbres en rase campagne.
Très déprimé par sa longue course, par la fatigue et par la faim, apeuré par les cris entendus et les cailloux reçus, Miraut n'osa plus effectuer une deuxième tentative pour arriver au pont. Il jugeait ce pays très dangereux, plein d'embûches et d'ennemis et, malgré la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des pièges, il resta sur ses gardes. L'idée de traverser la rivière à gué ou à la nage ne lui vint pas : il n'y avait pas de rivière à Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut redoutait l'onde et sa fraîcheur traîtresse.
Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant, quêtant, grattant de-ci, grattant de-là une nourriture innommable.