Les maigres ressources qu'offraient les champs dépouillés, l'abri des murs ou le couvert des haies furent vite épuisées, car il n'osait point s'approcher trop près des maisons ni chercher parmi les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers un autre village qu'il espéra plus hospitalier et dont il se disposait à écumer les alentours. Deux jours s'étaient passés qu'il ne songeait déjà plus, harassé, recru de fatigue, l'estomac et la tête vides, qu'à chercher à manger coûte que coûte. Trois ou quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi, désemparé, de village en hameau, comme une barque dont le gouvernail est brisé ou fêlé, en ayant bien soin de se dissimuler et de s'enfuir dès qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il pouvait supposer que quelqu'un pût se diriger de son côté.

Pendant ce temps, à Longeverne, Lisée se désolait. Il était allé narrer à Philomen sa mésaventure, lui confier ses appréhensions, et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remonté le moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-même, à le rassurer.

Miraut avait pu tomber dans un piège, se prendre dans un collet comme il était arrivé jadis à un des chiens de Pépé. Traversant une tranchée, le malheureux, en effet, avait passé le cou dans la boucle d'acier destinée à un oreillard, et le jeune foyard plié auquel était relié le nœud coulant, se relevant dans la détente imprimée par la bête, le chien s'était trouvé brusquement pendu en l'air par le cou. Heureusement, le fil avait glissé sur le collier et le chien, mal pendu, étranglé à demi, avait pu bramer. Il avait braillé, braillé éperdument durant six heures consécutives. Enfin, les bûcherons des alentours, inquiétés et intrigués par tant de potin, arrivèrent.

Ils lui rendirent la liberté et il partit comme un fou. Huit jours durant, il n'arrêta point de secouer la tête comme s'il sentait encore au cou l'étranglement du laiton.

Peut-être aussi que Miraut avait été pincé par des gardes particuliers sur une chasse gardée ! Qu'avaient-ils fait du chien ? Il y a des hommes si lâches ! Lui avaient-ils tiré dessus et son cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement, reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retiré son collier pour l'expédier au loin et le vendre à leur profit ?

Il n'était guère admissible que Miraut, en effet, fût quelque part aux alentours, car il serait déjà rentré ou même, s'il s'était réfugié dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire ou n'importe qui aurait fait écrire pour qu'on vînt le rechercher. Il paraissait impossible qu'un confrère ne l'eût pas recueilli alors : ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs et entre braconniers.

Et malgré tout, Lisée espérait toujours que le facteur lui apporterait la lettre annonçant que Miraut, en pension quelque part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment l'arrivée de Blénoir.

La Guélotte, elle, espérait bien que c'en était enfin fini avec cette charogne et, toute joyeuse, se félicitait en dedans, tout en grognant très haut que c'était bien la peine de dépenser des sous à élever des chiens pour les perdre sitôt qu'ils sont dressés, que ça ne manquait jamais de mal finir et que ces êtres-là, ça n'était que des bêtes à chagrin.

Cependant Miraut, affamé, crotté, apeuré et tremblant, errait craintif au hasard des champs, des prés et des buissons, aux abords des villages inconnus dont il redoutait les populations plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et méchantes. Il ne pensait plus qu'à son estomac qui criait la faim, oubliant tout, ne se rappelant peut-être même plus Lisée et sa maison, ne songeant plus à rechercher le chemin bien perdu de Longeverne, aboli ou effacé dans sa mémoire.

Enfin, un beau matin, épuisé, rejeté de partout, n'ayant rien absorbé depuis de longues heures et crotté au point de n'avoir plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, à l'entrée d'un village, il eut comme une vision suprême de tout ce qui avait fait son passé : il se souvint de son maître Lisée qu'il n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute et il se mit à hurler désespérément au perdu.