Sitôt qu'ils furent arrivés chez lui, Narcisse fit tremper par sa fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit immédiatement à son invité et que Miraut lapa jusqu'à la dernière goutte ; pendant ce temps, il lui préparait à l'écurie une litière de paille fraîche et le mena coucher sans plus tarder. Miraut tourna dans la paille pour faire son rond, se lécha copieusement pour une toilette complète et depuis trop de jours négligée, et, propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger qu'une véritable souche.
Et le lendemain, Lisée qui, de désespoir, s'arrachait les cheveux et la barbe, jurant que ce salaud de lièvre était sûrement un sorcier qui lui avait fait crever son chien, reçut vers les dix heures une lettre ainsi conçue :
Bémont, le 27 février.
« Mon cher Lisée,
« Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramassé aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu près du « bouillet[[15]] » du chemin de Chambotte. Il était bien mal foutu. Je lui ai donné à manger et maintenant il roupille au chaud à l'écurie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand t'auras un moment.
« Ta vieille branche,
« NARCISSE.
« P.-S. — J'en ai tué dix-sept cette année. Et toi ? »
Sitôt qu'il eut lu, Lisée ne fit qu'un saut jusque chez Philomen, pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle ; mais il ne s'attarda guère et immédiatement refila chez lui s'apprêter, car il voulait partir le jour même, et il y a une assez longue trotte de Longeverne à Bémont.
S'étant sustenté d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du pain et d'une chopine de piquette, s'étant par précaution muni d'une laisse au cas où il aurait rencontré des gardes peu commodes ou des cognes chatouilleux sur les règlements, il s'embarqua le bâton à la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de Bémont.