Sans perdre de temps, si d'aventure il avait réussi, il dépouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, léchait le sang, engloutissait les entrailles et continuait à s'emplir jusqu'à ce que la chienne arrivât.
Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait violemment le tout en grognant férocement ; au début, il hésitait à se hasarder à remordre, mais quand il se fut aperçu qu'il ne risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bâfrer hardiment avec elle au même morceau. Quand ils avaient pris ensemble le lièvre, ils se mettaient à tirer de toutes leurs forces, l'un à la tête, l'autre au derrière ; ensuite, chacun de son côté dévorait la part qui lui était échue au petit bonheur du déchirement.
Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de légers différends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'était pas très grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup à manger, celui qui était en avance se régalait d'abord et abandonnait ensuite et de fort bon gré à l'autre le reste de la pitance, au besoin même il l'appelait s'il tardait trop à trouver le lieu du festin.
Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage. Souvent à leur chasse se joignit un troisième larron, connu ou inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru à la voix, qui participait à la randonnée dans l'espoir de partager la prise.
On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher noise à un auxiliaire, convié ou non. Mais, si d'aventure le lièvre était pris, c'était une autre affaire et les choses tant soit peu se corsaient.
D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements fort significatifs, priaient l'intrus d'aller quérir pitance ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se précipitaient simultanément sur le malheureux et lui administraient à coups de crocs une de ces danses qui le décidait, sans plus d'hésitation, à se retirer bien vite en hurlant.
Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrière le premier buisson, à une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il s'arrêtait, surveillant anxieusement le repas des deux alliés, espérant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-être quelques os demi-rongés ou quelques morceaux de peau dont il ferait ses délices.
Grognants et terribles, ces jours-là, Miraut et Bellone bâfraient avec une voracité effrayante, comme des loups vraiment affamés. Il semblait que la présence de ce spectateur intéressé décuplât leur appétit qui, en temps normal, était déjà pourtant magnifique ; pour ne rien laisser à l'autre, ils se seraient fait taper : poil, os, griffes, tout y passait. Ils reléchaient la place ensanglantée, partout où le gibier avait été traîné, et ne s'éloignaient que lentement en se pourléchant les babines. Et souvent même, lorsque le malheureux, jaloux et affamé, s'amenait craintivement pour voir si rien n'avait été oublié, ils se retournaient, piquant de concert une nouvelle charge sur lui dans l'appréhension ou le remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffré jusqu'au dernier vestige.
CHAPITRE VI
Un soir que le grand François de la ferme des Planches s'en était venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent canine mâle du pays. une grande perturbation.