Car Philomen tenait essentiellement à conserver une bête de cette race, une race un peu particulière et point cataloguée parmi les numéros des grands amateurs, mais qui, pour être moins connue, n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable. C'étaient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni bien ni mal coiffés, avec un os du crâne pointu et des attaches solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou grises, n'était rien moins qu'agréable et leur poil, ni ras, ni rude, semblait intermédiaire entre celui des porcelaines et des griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-là, son père et lui en avaient toujours été contents ; c'étaient des animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et qui manifestaient généralement assez de répugnance pour le renard.
Bellone fut donc couverte par Miraut.
La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde, neuf semaines et trois jours, au dire de Pépé, ne fut signalée par aucun des phénomènes particuliers à cet état qui se remarquent d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit, nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des mouvements, ses sensations. La première portée quelquefois présente des accidents et des bizarreries assez remarquables : fièvre intense, écoulements sanguins et noirâtres, salivation abondante, perte momentanée de l'appétit et beaucoup de symptômes assez comparables à ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se revoit pas aux gestations suivantes.
Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prête à mettre bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide rosé, elle s'éclipsa, chercha dans l'écurie un coin solitaire et écarté, piétina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus grand mystère, accoucha de six chiots que l'on découvrit le lendemain matin dans une couche propre, nette, entièrement lessivée par la mère qui s'était elle-même délivrée et seule avait vaqué à sa toilette personnelle et à celle de ses nouveau-nés.
Lorsque son maître la visita, il la trouva couchée en rond, les petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant, s'enchevêtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur encore. Le chasseur les prit un à un pour les examiner, tandis que la mère, les yeux inquiets, regardant tantôt celui qu'il venait de déposer, tantôt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant sans protestations.
C'étaient des espèces de gros boudins longs de quinze à vingt centimètres, queue comprise, absolument informes. Dans la tête, à peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait échapper un frêle vagissement, le nez rosâtre vaguement frémissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui, selon le balancement de leur propriétaire, se soulevaient à demi et retombaient bien vite. La robe ne présentait aucune nuance : ils étaient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait quelques îlots circulaires noirs dans un océan de blancheur. Les pattes, comme rejetées latéralement, étaient trop petites et sans force et ils se déplaçaient ainsi que de gros vers trop gras lorsqu'ils voulaient saisir un des six nénés de la maman. Les mieux remplis étaient ceux de derrière ; aussi, d'instinct, quand venait l'heure des tétées, ils s'y bousculaient avec énergie, cherchant goulûment à s'y agripper.
La mère, de son nez, rapprochait les mal partagés des mamelles libres et les côtés de leurs têtes se gonflaient alors comme des joues. On entendait de temps à autre ainsi qu'un bruit claquant de baiser et, quand ils étaient tous alignés le long du ventre, on voyait distinctement leurs petites pattes coopérant elles aussi à l'œuvre de vie ; celles de derrière se crispant au sol pour les maintenir en bonne place, tandis que celles de devant, alternativement, piétinaient le sein, le pressant rythmiquement afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites queues vermiculaires vibraient légèrement.
Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lisée, prévenu, vint voir la portée et Miraut l'accompagna dans sa visite. Il y avait quatre chiennes et deux mâles, lesquels, sacrifiés d'avance, furent habilement subtilisés, sans que la mère s'en aperçût trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois, en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de changé dans sa portée et elle en fut un peu inquiète. On avait, par la même occasion, transporté ailleurs les quatre rejetons restant afin de l'obliger à choisir elle-même la préférée, ainsi que la vieille Fanfare, mère de Miraut, avait fait jadis pour lui. Elle n'hésita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule la noire et blanche, puis chacune des autres à son tour.
Les deux hommes étaient debout auprès d'elle qui s'était recouchée, entourant et léchant sa géniture, lorsque Miraut, intrigué, entr'ouvrit à son tour la porte d'écurie et s'introduisit sans façons pour voir un peu ce qui se passait.
Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Dès qu'elle l'eut aperçu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien à voir dans l'élevage et l'éducation de sa famille. L'heureux père n'insista pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal commode ni bienveillant : nuls autres que le maître Philomen et l'ami Lisée n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas même la maîtresse de la maison ni les gosses.