Miraut se le tint pour dit : il fila sans mot dire par où il était venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et même pas du tout en lui ; un banal sentiment de curiosité l'avait simplement porté à s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si vivement intéresser son maître et son ami.
On laissa la chienne à sa marmaille et l'on vint, en buvant un verre, attendre qu'elle sortît elle-même et s'éloignât de sa portée pour régulariser définitivement sa situation familiale.
Deux heures après, elle venait à la cuisine manger et boire, et Philomen et Lisée, étant après un prudent contour rentrés à l'écurie, lui enlevaient les trois bêtes qu'elle ne devait point garder, une seule étant suffisante aux besoins du chasseur alors que plusieurs eussent fatigué et épuisé la nourrice.
Dans un tablier, Philomen déposa les trois nouveau-nés vagissants et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla soigneusement derrière lui. Et tandis que, dans le fond du jardin, Lisée, à coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois bêtes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce n'était pourtant point sans un serrement de cœur qu'il perpétrait ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait déjà précédé, mais les nécessités de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les petits êtres, tout à fait inconscients, à peine éveillés, n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les tuait net, les os fragiles du crâne étaient défoncés, les viscères broyés ; une goutte de sang venait perler au bord des narines et c'était tout.
Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tués dans le trou creusé par son compère.
— Sale corvée ! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux jours à suer la fièvre, car si, après le premier escamotage, elle n'avait point trop remarqué grand'chose, elle s'apercevra bien maintenant qu'il manque beaucoup de petits à l'appel et les cherchera en pleurant.
— Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en aimera que mieux, reprit Lisée. Ah ! si on ne lui en avait point laissé, ç'aurait été une autre histoire. Pendant trois jours, mon vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant plaintivement. Elle aurait gratté à tous les endroits où elle aurait remarqué que la terre a été remuée, fouillé l'écurie et la grange, sondé les trous les plus petits, les passages les plus étroits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants disparus. Souvent même, dans ces cas-là, elles soupçonnent les chiens voisins de les avoir tués et dévorés ! J'ai vu des mères, ainsi dépouillées, flairer le nez de leurs camarades mâles et te leur flanquer des rossées terribles, probablement parce qu'elles les soupçonnaient de multiples assassinats domestiques dont ils étaient, après tout, peut-être capables, mais sûrement point coupables.
— Les lapins mâles dévorent pourtant leurs enfants.
— Ce n'est point pour la même raison, affirma Lisée. Les lapins sont toujours en chaleur, toujours en désir ; quand la femelle allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire ; alors pour se venger ou pour lui ôter toute raison de se refuser, ils suppriment purement et simplement la cause du refus : ce sont des espèces de satyres, pas autre chose.
Pour Bellone, dès qu'elle fut retournée à sa niche, elle témoigna, devant le seul bébé qui lui restait, d'un étonnement plein d'angoisses. Ses yeux fouillèrent tous les recoins environnants, elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta par toute l'écurie, derrière les crèches et jusque sous les pieds des vaches.