Sitôt qu'elle vit reparaître Lisée et Philomen, qui avaient eu bien soin de se débarbouiller les mains, elle vint à eux et les flaira. Les soupçonna-t-elle ? C'est possible, ses soupçons s'étendaient à tout son univers connu, mais tout à coup, craignant peut-être qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant, elle se précipita sur son lit et entoura son chiot avec une précautionneuse et craintive tendresse. La petite bête, réveillée, chercha la mamelle aussitôt et la mère le lécha copieusement, ne s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands yeux fiévreux, tout brillants d'une douloureuse inquiétude.
Deux jours durant, appréhendant quelque malheur nouveau, elle se refusa obstinément à quitter l'étable et l'on dut lui apporter à manger et à boire devant sa couche toujours propre, car les mamans chiennes, tant que les petits les tètent et ne mangent rien d'autre, nettoient elles-mêmes les ordures de leurs enfants en les avalant tout simplement.
Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptisée Mirette en honneur de son père, commença à ouvrir un peu les yeux, des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans vie, petits globes translucides où jouait vaguement la lumière et qui sans doute ne voyaient rien encore.
En même temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire développement et la tête, se détachant du cou, devint énorme par comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que les muscles, pelure trop vaste, plissée au col et aux jointures et tendue sous le ventre. Mirette tétait avec une gloutonnerie admirable, passant d'un néné à l'autre avec rapidité et pressant avec énergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant sur ses pattes, elle commença à explorer les frontières de sa couche.
Maintenant, lorsque sa mère l'abandonnait pour aller manger et faire son tour de promenade hygiénique, qu'elle ne sentait plus la douce chaleur naturelle qu'elle appréciait tant, elle essayait de la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncés sous leurs gros bourrelets de paupières au moins jusqu'à la porte, et pleurait comme un petit enfant dès qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses chagrins ne duraient guère et, l'instant d'après, alourdie du repas, elle s'endormait où elle était, tantôt sur le côté, tantôt sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui à même la paille de sa litière, d'un sommeil de plomb d'où la tirait seules la venue et l'odeur de sa mère, car c'est probablement le sens de l'odorat qui s'éveille le premier chez le chien. Elle n'était encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements des vaches : pourtant la lumière commençait à l'intéresser.
Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme élégante et son définitif pelage, en tout semblable à celui de Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien des choses, apprit à marcher, à craindre le sabot des bœufs, à sortir du lit pour vaquer à ses besoins et laper le lait et la soupe dans l'assiette, à côté de sa mère qui lui faisait encore elle-même sa toilette.
Cependant, elle savait déjà toute seule se gratter et quand une puce, — et jeunes chiens n'en manquent point, — errant à travers ses poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frénésie l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite à lustrer toute seule son habit et bientôt, chaque jour, ne laissa nulle place où la langue ne passât ni ne repassât.
Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les êtres de la maison et ne manqua pas un jour à embêter sa mère en la mordillant consciencieusement.
Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et, bonne éducatrice, la prévint de tous dangers, la tirant par la peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle était bien assurée de la pureté de leurs intentions.
Miraut ne fut admis à lui être présenté, c'est-à-dire à la flairer et à la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il avait été vu dans la maison le jour de la disparition des autres petits, et si la chienne les avait bien oubliés à l'heure actuelle, elle n'en avait pas moins conservé un vague sentiment de méfiance envers lui.