— C'est une année de malheur, prophétisait-il ; vous verrez qu'à moi aussi il m'arrivera quelque chose.

Et il attendait, vaguement angoissé.

Pourtant, malgré son pessimisme et ses craintes, la saison de chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.

L'espoir reverdit en son âme. Il alla voir à Velrans Pépé, lui portant un lièvre qu'ils mangèrent ensemble en se promettant, pour l'année à venir, de bonnes parties ; il invita plusieurs fois le gros à chasser avec lui en attendant qu'une nièce de Miraut, fille d'une de ses sœurs de portée, fût assez forte pour prendre les champs et les bois, et se montra, dans le partage, généreux ainsi qu'il se devait d'être envers celui qui lui avait donné une si bonne bête.

La Guélotte, avare, rageait bien un peu de ces lièvres perdus pour le ménage, mais la civilité, c'est la civilité ; elle savait se taire à propos et montrer figure généreuse quand le cœur n'y était guère.

Philomen, malgré sa décision — promesses de chasseurs sont comme serments d'ivrognes, vite oubliés — chassa de moitié, aussi souvent qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction de son père que Mirette fit ses premières sorties. Elle se montra, disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientôt fut capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.

Au cours de l'hiver, Lisée, de son poêle, veilla les renards qu'attirait un quartier de veau crevé, négligemment et savamment jeté parmi la neige gelée, dans le champ de sa fenêtre. Il en tua plusieurs qu'il venait ramasser aussitôt et qu'il écorchait le lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde oreille ; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible, à moins de guetter expressément, ce qui, par cette température, eût été pure folie, de savoir au juste qui a tiré. Personne ne voulait dénoncer Lisée qui, généreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de goupil.

Suivant ses conseils, ses clients passionnés mettaient tremper le morceau qui leur était échu dans une grande seille pleine d'eau salée. La viande dégorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et on recommençait la nuit suivante ; ensuite on n'avait qu'à mettre geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que c'était meilleur que du lièvre.

Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit même un jour, avec tout un train de derrière, arrosé de nombreux litres, un gueuleton soigné chez Jean, le secrétaire de mairie, vieux célibataire endurci qui avait convié à ce festin, moyennant une quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garçons du pays, les chasseurs, eux, étant invités sans conditions. Le renard fut enseveli dignement, mais Miraut, également appelé, refusa avec indignation de toucher aux os de la bête de même qu'à la viande, jugeant que les hommes, vraiment, ça n'a ni goût ni odorat pour oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des nourritures aussi nauséeuses et aussi malodorantes.

Cependant la chasse clôtura. Lisée rangea au sec ses munitions et nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une occasion propice, bien que non réglementaire, de s'en servir.