— Oui, c'est ça, c'est bien ça ! Plains-le ! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre ! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout ; je l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.
Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit dont son chien s'était rendu coupable.
Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats et évolutions du chien.
« Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée transversale, nous… accompagné de… » Suivaient les noms de tous les forestiers présents.
Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre ; heureusement, le sang-froid du dit garde général… etc., etc.
Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.
Un paysan, autant dire un braconnier ! Ce fut tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour ; aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, particulièrement soignée.
Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets, arrêtés et règlements en vigueur.
Lisée paya sans mot dire : il savait ce qu'il en peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.
— Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus forts !