Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de cette sorte d'individus : « C'est une belle vache ! » calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.

Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut : il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler : « Viens, Miraut ; viens, mon petit », et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.

Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de dire à Roy : « Imbécile, pour qui me prends-tu ? »

S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires, il eût certainement ajouté : « Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de pain. »

Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.

Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment :

— Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien ?

— Vous-mon-trer-mon-chien ? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien ?

— C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.

— Vous m'ordonnez ? Elle est verte celle-là, par exemple ! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas ; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.