La chose était grave.

Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa marche et empêchait sa course.

Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à le casser ? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite ? Nul ne sait ; toujours est-il que deux heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse mouvementée.

Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal : premièrement, pour vagabondage ; deuxièmement, pour manque de collier ; troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant entendu Miraut.

Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.

Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé pour payer les frais.

Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire lui-même.

On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une nouvelle entrave.

Mais la malchance, c'est la malchance ; les précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes étaient en tournée du côté de Longeverne.

Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un malfaiteur de grand chemin.