Il examinait tout d'un œil soupçonneux ; il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient ; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais cela l'ennuya ; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni vus ; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient étrangers.

Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des baraques hostiles ; qu'il lui faudrait étudier canton par canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, les tarauder ; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il devait y retourner.

Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne l'écoutait pas, il continuait ses réflexions.

Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au point de vue chasse, le seul qui importait au chien ? Ah ! si c'eût été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet ? Saurait-il se poster aux bons passages, était-il capable de tuer un lièvre ? Si c'était un maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les capucins ? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et de son instinct de chien !

Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser sa volonté.

Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron.

Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement.

Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit partout où il plut à l'autre de l'emmener : dans le village, le long de la rivière et au bord du bois.

Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.

Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de le voir repartir et le libéra de l'attache.