Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture. Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte, elle le trouva couché sur la levée de grange.

Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien, s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et quand même être recueilli.

Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et lui dire avec tout son cœur et toute son âme : « Voyons, puis-je aller près de toi ? » Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait pas mine de le remarquer et, le cœur serré, rentrait bientôt à la cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements d'épaule méprisants de sa femme.

Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant, demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir, et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs yeux.

M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien, bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus, elle se dit : « Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre. »

Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus. Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale ; il était crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un infirme ou un petit vieux.

Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à l'abandon.

« D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en reste pas moins un fameux trotteur. »

— Pauvre bête ! si ce n'est pas malheureux ! Ah ! je n'aurais jamais dû le vendre, ajoutait-il.

Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une tentative encore et une suprême démarche.