Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui recouvrait la pâte.
— Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur ! s'écria la Guélotte.
Et, saisissant un raim[[10]] de coudre, elle en cingla le chien, qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison.
Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse : il n'y a plus, quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard ; pour l'heure, désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue.
Par peur, par désœuvrement, par besoin de crier, par rancune aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui passaient : hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses.
Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien ; il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son balai en s'élançant de son côté ; ensuite de quoi, comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac, il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient fermées ; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.
Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du nid des poules ; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui aurait peut-être trempé sa soupe.
Las ! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et nettoyé pour cet usage.