Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus fortement encore l'appétit du toutou ; mais la grande queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse brassée « d'échines »[[11]] à faire sécher pour la fournée prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.

— Ah ! tu as faim, charogne ! c'est bien fait : crève si tu veux. Va demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui.

Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le réexpulsa violemment de la pièce et de la maison :

— Allez, du vent, et vivement : nourris-toi toi-même, puisque tu es si intelligent et si malin ; va chasser, puisque tu es fait pour ça !

De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.

Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur les pattes de derrière.

Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats ; mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.

La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie ?

Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou ; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines ; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les buissons familiers.

Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis cherchait de nouveau ; enfin il repartit encore une fois.