— Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'œil. Mais, tu sais, d'un autre côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à courir après quelque bête : les uns, c'est les chats, ça n'a pas grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent grimper aux arbres ; d'autres préfèrent les lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus ; d'autres se mettent aux moutons, et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul coup ; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur les gélines. Voici ce que je te conseille de faire : comme on ne peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait malade ; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il « course » la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel ; dis-lui qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier ; pour une pièce de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras tranquille.

— Las, moi ! quarante sous encore de jetés loin pour cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.

Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin, après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.

Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires.

Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors : quelque chose le préoccupait et le gênait.

Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie, mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba.

Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues ; mais il sentait bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer avec les dents ; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette entrave agaçante.

Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement Lisée n'accéda point à son désir.

— Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les poules !

Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se plaignît et pleura et cria : on le laissa crier et pleurer et se plaindre.