C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les arêtes vives ; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant comme fou de désespoir.
À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.
En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était absolument à vif et ensanglantée ; il gratta plus haut à une autre lanière ; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le « portrait », et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa muselière.
« C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit à petit. » Mais, le jour suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en hurlant.
On ne pouvait évidemment le laisser ainsi : il se serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se disant :
« Bah ! je reste ici aujourd'hui ; je vais le surveiller. »
Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et libre.
Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.
Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez : il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait d'arracher.
La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser :