La Révélation ajoute des motifs surnaturels, elle promet des récompenses, & elle annonce des peines ; mais quand elle n’annonceroit ni peines ni récompenses, l’obligation morale n’en subsisteroit pas moins, même dans la fausse hypothese de l’incrédule. Saint Paul & Saint Augustin ont dit : la foi et les prophéties passeront, l’intelligence demeurera éternellement.[19]
Il s’en suit de là (comme dit l’Abbé Gédouin) que l’on fait trop dépendre les mœurs de la Révélation. « Quelque soin, dit-il, que l’on prenne d’inspirer des sentimens de Religion aux enfans, il vient un âge où la fougue des passions, le goût du plaisir, les transports d’une jeunesse bouillante, étouffent ces sentimens. Si on leur avoit dit que les mœurs sont de tout pays & de toute religion ; que l’on entend par ces mots les vertus morales que la nature a gravées dans le fond de nos cœurs, la justice, la vérité, la bonne foi, l’humanité, la bonté, la décence ; que ces qualités sont aussi essentielles à l’homme, que la raison même, dont elles sont une émanation ; un jeune-homme en secouant peut-être le joug de la Religion, ou s’en faisant une à sa mode, conserveroit au moins les vertus morales, qui dans la suite pourroient le rapprocher des vertus chrétiennes : mais parce qu’on ne lui a prêché qu’une Religion austere, tout tombe avec cette Religion. »
L’expérience prouve la vérité de cette réflexion. Dans ce tems d’une fermentation visible qui agite les esprits, pendant ces crépuscules d’une lumiere qui naît, dirai-je, ou qui s’éteint, la Religion est attaquée, & elle manque de défenseurs (car des condamnations vagues ne prouvent rien, & n’ont jamais convaincu personne) ; elle est compromise par des questions interminables & par des controverses futiles, qu’on a voulu faire regarder comme l’essentiel de la Religion.
A cet âge dont parle l’Abbé Gédouin, toute l’érudition acquise par un jeune-homme dans les Congrégations & dans les Retraites, succombe sous la moindre objection spécieuse d’un incrédule ; & malheureusement tout l’édifice d’une morale mal étayée, s’écroule. Les jeunes-gens se livrent avec une espece de sécurité, à des passions qui font le malheur de leur vie. Ils se croient dégagés de tous liens ; tout est confondu dans leur tête avec de petites idées de dévotion, dont ils ont honte, & qu’ils viennent à mépriser.
Je ne parle que d’après les faits ; j’énonce ici la voix de presque tous les peres de famille, ce sont des témoins irréprochables, & de meilleurs juges que des hommes étrangers à la société.
J’ose dire que les Anciens, les Payens même paroissent avoir été plus religieux que nous. Leur Législation portoit toute sur la crainte des Dieux ; on peut avoir les Loix de Zéleucus, de Minos, celles des douze Tables, &c. Platon dans ses spéculations sur les Loix, établit la Religion pour premier fondement ; il rappelle à la Divinité dans toutes les pages de ses ouvrages.
Ciceron, en définissant les principes des Loix, dans son premier Livre de Legibus, pose pour base l’existence des Dieux & leur providence.
Chez les Payens c’étoient les Législateurs & les Philosophes qui prêchoient la vertu ; les Prêtres n’enseignoient point la regle des mœurs ; les Scribes & les Pharisiens chez les Juifs la corrompoient par leurs traditions & par leur attachement à de vaines pratiques.
Le Philosophe Panoetius enseignoit la vertu & les devoirs, tandis que l’Augure Scevola ordonnoit les Sacrifices & les cerémonies de la Religion ([20]). Nous avons un Sacerdoce & des Pontifes qui doivent enseigner toute sorte de bonté, de justice & de vérité, ce qui est agréable à Dieu ; ([21]) la douceur, la tolérance à se supporter les uns les autres ; ([22]) tout ce qui est véritable & sincere, tout ce qui est honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui peut rendre aimable, tout ce qui contribue à une bonne réputation, tout ce qui est vertueux, tout ce qui est louable.
Au surplus il y a tout à perdre pour les Etats & pour les Particuliers chez qui se détruit la Religion. Eh ! qu’on dise quel avantage il peut résulter pour le genre humain d’affoiblir dans les Citoyens les motifs de la vertu, & les principes des bonnes actions ! n’est-ce pas autoriser le vice & le crime qui n’ont jamais de digues assez fortes, & que déjà des motifs plus puissans ne peuvent arrêter.