Par où les Ministres de la Religion peuvent-ils être le plus utiles au monde ? Par quel moyen nos Missionnaires ont-ils pénétré dans les contrées les plus éloignées ? Ce n’est ni par le secours des Langues mortes, ni par leurs controverses (celles qu’ils ont eues dans les pays étrangers, n’ont fait que retarder le fruit de leurs travaux) ; c’est par l’enseignement des connoissances utiles à la société. Ils n’ont franchi tous les obstacles, qu’en apprenant aux hommes ce qui étoit profitable à l’humanité.
On croit pouvoir dire qu’un Curé qui enseigneroit à ses Paroissiens la pratique de la Religion, qui est fort simple & fort courte pour eux, les devoirs les plus communs & dès-là les plus essentiels ; qui leur montreroit les moyens les plus simples d’éviter & de guérir les maladies ordinaires à la campagne, de mieux cultiver leur champ ; qui sachant quelques principes des loix & de la coutume du Pays, termineroit les procès, & les préviendroit dans leur naissance ; qui sauroit un peu de Physique, de Médecine usuelle, d’Arpentage, contribueroit d’avantage au bonheur des hommes, que tous les Curés ne le peuvent faire avec leur mauvais latin, une inutile scholastique & leurs querelles théologiques.
Il est bon que tous les ordres de l’Etat & que tous les membres de chaque Ordre sachent que la considération est attachée à l’avantage de faire du bien aux hommes, & de leur être utiles ; que la pratique de la Religion consiste dans la bienfaisance ; que d’être bon, est le principal moyen de ressembler à l’Etre souverainement bon, & à celui qui faisoit du bien en voyageant, pertransibat benefaciendo.
Celui qui chercheroit à remplir les devoirs d’une profession qu’il auroit choisie avec goût, ou qui seroit occupé des sciences naturelles & des sciences exactes, qui connoîtroit les bornes de la raison & celles de l’autorité, ne seroit point un homme de parti, un factieux, ni un intriguant ; il ne se laisseroit point troubler, & il ne troubleroit point les autres par les délires de la superstition, cette maladie épidémique, ni par les divers fanatismes qui attaquent la tranquillité des ames innocentes ; il ne persécuteroit jamais ses frères. Ne craignez point de semblables malheurs, dit l’Abbé de Saint-Pierre, des Descartes, des Leibnitz, des Newtons & des Derhams.
[ Manière d’exécuter ce Plan. ]
On objectera peut-être que l’éducation que je propose, n’est pas possible ; qu’on n’a ni les Maîtres ni les Livres nécessaires pour l’exécuter ; que les jeunes gens ne pourroient pas dans leurs premières années apprendre tout ce qui est compris dans ce Plan.
Je répondrai que l’éducation des Grecs & des Romains étoit beaucoup plus difficile ; que des gens très-sensés ont cru possible ce que je propose ici, & il faut se garder de condamner sur des préjugés le sentiment de grands Hommes, Fleury, Locke, Nicole : quels noms ! & quel est l’homme qui oseroit élever la voix contre leur autorité réunie ? Je déclare que je n’ai fait dans ce Mémoire que les commenter.
Enfin tout projet sensé doit être appuyé sur des faits, & je conviens qu’il n’y a rien de plus mauvais en morale, que ce qui est physiquement impossible.
Pour former une éducation, il faut des Maîtres ou des Livres, & il faut apparemment l’un & l’autre. On propose de former des Maîtres, c’est un ouvrage de longue haleine, qui ne dispenseroit pas d’avoir des Livres tout faits. Je demande des Livres aisés à faire, qui dispenseroient peut-être d’avoir des Maîtres. Je dis que tous ces Livres sont faciles à faire, ou plutôt qu’ils sont presque tous faits. Il ne s’agiroit, pour la plûpart que de compilations sensées & raisonnables, qui seroient faites non par des hommes qui ne pensent point, & qui n’ont jamais rien imaginé, mais par des personnes capables de composer elles-mêmes les Livres qu’elles compileroient, d’ouvrir des routes, de perfectionner celles qui sont découvertes, d’imaginer des méthodes, & de juger les sciences avec un esprit philosophique.
A l’égard de l’impossibilité prétendue d’apprendre les sciences à de jeunes gens, je remarque premierement qu’on leur apprend (mal à la vérité) des choses plus difficiles. De plus, je suppose au moins dix ans d’éducation depuis six ou sept ans, jusqu’à dix-sept ou dix-huit. Et que ne pourroit-on pas apprendre en dix ans, si l’on étoit bien conduit, & que l’on eût de bons Livres élémentaires ?