--Alors, où est donc l'obstacle, mon garçon?

--Le père, monsieur Duguay, le damné père. Quand je me suis déclaré au vieux Bertrand, il m'a pris à part, en loup de mer qu'il est. «Martin, qu'il m'a dit, je n'ai rien, tu n'as rien: avec quoi nourriras-tu ma fille?--Et ceci? que je lui réplique en lui montrant mes bras.--C'est juste, tu es un bon marin, un excellent patron de barque, un pêcheur intrépide. Je ne veux pas t'humilier; mais la mer est trompeuse, mais tous les jours, ne sont pas heureux, et d'ailleurs les enfants arrivent. As-tu quelques économies?» A ce mot, je faillis tomber à la renverse. «De quoi? que je dis en balbutiant.--Des économies, qu'il reprit avec l'aplomb d'un boulet de trente-six.--Des économies!...» Figurez-vous mon embarras, monsieur Duguay: quatre livres dix-sept sous, c'est toute ma fortune. Jolie avance pour entrer en ménage! Je ne me troublai pas cependant; et, prenant la pose la plus carrée qu'il me fut possible: «Père Bertrand, lui dis-je, je vois que vous aimez l'or, que vous êtes sensible à ce métal, surtout quand il est monnayé. Eh bien, foi de Martin, on la couvrira d'or, votre fille. Donnez-moi seulement trois semaines pour lui ramasser son cadeau de noce.--C'est dit,--C'est dit.» Voilà la chose, monsieur Duguay.

Pendant que le marin parlait, le jeune homme paraissait absorbé dans ses réflexions. Cet aveu le touchait évidemment par quelque point. Après quelques minutes de silence, il fixa les veux sur son interlocuteur et lui dit:

--Et que comptes-tu faire?

--Me noyer, parbleu! C'est ma seule ressource. Depuis la guerre, la pêche ne va plus: mes filets semblent maudits.

--Écoute. Martin.

--Oui, monsieur Duguay.

--Ton bateau est-il bon marcheur?

--Il n'y a pas de trincadour ou de cutter qui puisse lui en remontrer, monsieur Duguay..

--Combien d'hommes tiendrait-il sous ton pont, Martin?