--Vingt hommes, en les pressant un peu..

--As-tu sous la main ces vingt hommes, des gens décidés comme toi, de hardis marins?

--Trente, s'il le faut.

--Martin, tu connais mon père; il est riche, il ne veut pas me confier encore de commandement. La maison Duguay-Trouin prétend que je suis trop jeune pour monter un corsaire. Nous en armerons un sans elle.

--C'est ça! vive Dieu! Et les armes?

--Nous les prendrons dans les magasins de la maison. Va installer ton bateau et choisir tes hommes: demain soir, nous croiserons dans la Manche. Le premier bâtiment anglais qui passe, hourra! et à l'abordage! Tu y trouveras de quoi tenir parole au père de Gertrude.

--Et la fille, monsieur Duguay?

--La fille, Martin... je m'en charge. Tu verras que je sais servir ceux qui me servent.

Là-dessus les deux interlocuteurs se séparèrent.

On le devine, l'un de ces hommes est celui qui illustra le nom de Duguay-Trouin. Agé de dix-sept ans, il était déjà tourmenté du désir de se mesurer avec les Anglais. Après la longue paix de Nimègue, la guerre venait d'éclater, et le port de Saint-Malo s'apprêtait à jouer sur l'Océan le rôle actif qu'il soutint pendant près de vingt années. Quelques amourettes ne suffisaient plus au héros; il voulait aller vers la mer, sa seule maîtresse. Gertrude était du nombre des jeunes beautés qu'il avait trouvées sur son passage, et il s'en était suivi un échange d'aveux; mais rien de plus. La fille de Bertrand était trop sage, Duguay trop réservé pour, que les choses allassent au delà. La confidence de Martin acheva le sacrifice: l'ardent Breton fit un retour sur lui-même, et dès ce moment il ne songea plus qu'à la gloire.