De son côté, le pêcheur avait compris toute la témérité de l'entreprise. Aller à la rencontre des Anglais avec un simple bateau était un coup de tête audacieux; mais, dans la disposition d'esprit où se trouvait Martin, rien n'était impossible à son courage. L'idée de surprendre le vieux Bertrand, le père de sa belle, par une fortune inespérée, d'éblouir Gertrude, de vaincre ses refus par un magnifique cadeau de noce, l'occupait tout entier. Duguay lui avait mis le démon de l'ambition dans l'âme: cela suffisait pour en faire un homme nouveau. Ce jour-là, il reparut au cabaret, mais pour y chercher des recrues. Il connaissait Saint-Malo; il ne s'adressa qu'à des marins éprouvés, à des sujets d'élite. Le partage du butin, la haine du nom anglais, l'honneur d'un fait d'armes éclatant, tout fut invoqué pour préparer, monter, enthousiasmer ce petit équipage. Dans le milieu du jour suivant, les vingt hommes étaient trouvés; le bateau de pèche était installé, gréé, préparé, et, vers le soir, des haches d'armes, des fusils, des sabres d'abordage venaient compléter cet armement en miniature. Duguay-Trouin s'embarqua le dernier: il fallait tromper la surveillance paternelle. Martin l'attendait avec ses hommes; l'ancre était levée; on se laissa dériver avec le jusant.

Une fois hors des passes, la voile fut hissée, et la nef gagna le large. Le bateau était tellement encombré par son équipage, qu'il fallut qu'une portion des matelots se tînt à fond de cale. La mer était grosse, le vent violent C'était la première fois que le jeune Duguay se trouvait secoué par ce rude élément; il lui paya tribut, un cruel mal de mer le tourmenta toute la nuit; le moral seul le soutenait encore. Quand le jour parut, la terre se trouvait hors de vue; on naviguait en pleine Manche. Martin tenait le gouvernail et dirigeait le bateau de manière à lui faire présenter la tête aux vagues qui, à chaque instant, menaçaient de l'engloutir. Personne abord ne semblait troublé par le péril; une seule inquiétude régnait parmi les hommes de l'équipage, celle de ne pas rencontrer assez vite des bâtiments anglais.

Pendant trois jours et trois nuits, la situation ne changea pas: toujours le même vent, toujours la même mer. On courut des bordées dans toutes les directions sans rien apercevoir. On eût dit que la proie fuyait devant le chasseur. Enfin, le quatrième jour, aux premières lueurs de l'aube, Martin découvrit un bâtiment vers le N.-O. Il paraissait considérable; en rapprochant on reconnut une frégate. A l'instant même, on manœuvra pour l'éviter; c'était tomber, comme l'on dit, dans la gueule du loup. Mais bientôt les voiles se succédèrent. Cette frégate escortait un convoi de navires marchands, qui étaient disséminés sur une vaste ligne. Ils passèrent à peu de distance du bateau qui portait nos aventuriers, sans en concevoir la moindre inquiétude. Cette coquille de noix, égarée sur l'Océan, ne leur paraissait pas mériter l'honneur que l'on prit garde à elle.

Tant que Martin n'aperçut que des bâtiments formés par groupes et pouvant se secourir les uns les autres, ou être secourus par la frégate, il contint sa marche, et fit cacher ses hommes sous le pont. Mais, à deux lieues environ de distance du gros du convoi, se trouvait un énorme navire pesamment chargé, et qui semblait suivre avec peine ses conserves. Ce fut sur cette capture que Martin dirigea tous ses efforts. L'entreprise était difficile; on assembla une sorte de conseil de guerre, que le jeune Duguay présida comme armateur et capitaine de l'expédition. Quelques marins voulaient attendre la nuit pour aborder l'ennemi; Duguay et Martin furent d'avis d'attaquer à l'instant même, et ce plan prévalut. On devait s'aller mettre sur le chemin du navire, feindre une avarie dans les agrès et se laisser dériver sur lui. Les grappins d'abordage et le courage achèveraient le reste. Cette disposition fut d'abord déjouée: le bâtiment marchand varia roule, comme s'il s'etait défié de la petite nef; mais il en résulta pour lui un autre inconvénient, celui de s'éloigner du convoi au point de le laisser hors de vue.

Alors Duguay eut recours à une autre manœuvre; il fit route droit sur sa proie, et vint heurter, la proue du bateau contre la muraille d'un gigantesque trois-mâts.

--A l'abordage! cria-t-il d'une voix terrible.

A ce cri les vingt hommes se précipitèrent dans les haubans du navire attaqué, et se trouvèrent bientôt sur le pont, rangés en bataille. Le capitaine était sur le gaillard, d'arrière, entouré d'une trentaine de matelots ou officiers, tous armés. La mêlée commença; elle fut affreuse. L'équipage du trois-mâts se défendit avec une intrépidité admirable, et plus d'un Malouin demeura sur le champ de bataille. Le capitaine était le centre d'un groupe qui offrait une résistance désespérée. Martin résolut d'en finir; il jeta son sabre, ses pistolets, et avec son seul poignard il courut vers le chef ennemi; essuya, sans chercher à les parer, divers coups qu'on lui portait, et plongea son couteau dans la gorge de son adversaire, au moment où celui-ci déchargeait à brûle-pourpoint son pistolet. La balle brisa le bras de Martin à la hauteur du poignet; mais le capitaine tomba. Duguay expédiait, en même temps le second, et d'une manière: plus heureuse encore. Ce double exploit termina l'affaire; le reste de l'équipage se rendit à discrétion. On le mit aux fers pour plus de sûreté.

La prouesse de Duguay-Trouin n'avait pas été vaine: Martin avait son cadeau de noce. Et quel cadeau! Un beau vaisseau hollandais revenant de Goa avec une cargaison précieuse. Duguay ne voulut pas que la moindre inégalité présidât au partage de cette riche capture. Les droits du roi prélevés, chaque homme devait avoir son lot; le bateau comptait pour un homme. Cependant il fallait songer à mettre d'abord la prise à l'abri; Martin ne quitta plus le gouvernail; avec une adresse extrême, il évita les voiles qui lui semblaient suspectes, et six jours après son départ de Saint-Malo il y rentrait triomphant sur un magnifique navire. Le petit bateau de pêche suivait à la remorque; le vaincu traînait le vainqueur. Toute la population ébahie vint admirer ce spectacle et accueillit avec des cris de joie le brave Duguay et son équipage. C'était préluder dignement à un avenir de victoires.

A huit jours de là, la prise était vendue avec sa riche cargaison, et le jeune héros abandonnait son contingent au patron de la barque, témoin, de son premier exploit. Martin le pécheur se vit ainsi à la tête de quarante mille francs; il devenait un fort beau parti. Notre Malouin convertit la somme en belles pièces d'or, en quadruples, et se rendit chez Bertrand le voilier, juste quinze jours après leur première entrevue. Sa main gauche était empaquetée et soutenue par un bandage.

--Père Bertrand, lui dit-il, ça tient-il toujours, votre parole à propos de Gertrude?