CHAPITRE XII
De la jeune fille.
Axiome simplificateur. — La jeune fille n’existe pas au pays noir.
Voilà qui paraît incroyable et absurde, mais je m’explique.
Nos sociétés civilisées s’embellissent d’un être charmant qui n’est plus l’enfant et qui n’est pas encore la femme, un être de transition, mélange piquant de pudeur et de coquetterie, d’ignorance et de ruse, de timidité et d’audace, un être qui a un état d’âme spécial, une vie spéciale et jusqu’à une littérature spéciale. On ne trouve rien de comparable dans la société nègre. On n’y connaît pas d’intermédiaire entre la petite fille et la femme. C’est au point que, dans tous les dialectes des peuplades africaines, il n’existe pas de terme pour désigner celle que nous dénommons la jeune fille. Le mot bambara sonkourou ne s’applique qu’à la petite fille.
Chez nous, on reste quelquefois jeune fille toute sa vie. Là-bas, on n’a pas le temps de l’être. Dès qu’une fillette devient nubile, et même avant, elle doit se marier, sous peine d’être couverte de ridicule et de se voir fortement malmenée et traitée de bouche inutile par sa famille. Si les épouseurs se font trop longtemps attendre, la vierge noire devra faire tout son possible pour avoir quand même des enfants, ce qui n’est pas chose très difficile.
Le limpé, cette mince bande de toile blanche, cette courroie de sûreté si fragile, si illusoire, qui est l’apanage exclusif et l’indice parlant de la virginité, pèse aux petites sonkourous avides de devenir femmes comme les jupes courtes et les tresses dans le dos aux pensionnaires de nos climats. Ah ! mes jeunes sœurs de France qui aspirez si ardemment à un mari improbable, que ne prenez-vous votre vol de colombe vers le monde africain, meilleur dispensateur que l’autre : le monde tout court. Le mariage y est obligatoire ! La vieille fille est un être inconnu et inconcevable sous les tropiques. Sainte Catherine n’y aura jamais d’autels.
Qu’on m’excuse de rapporter ici l’expression cynique, l’audacieuse synecdoche des Noirs dont la paillardise prend facilement la partie pour le tout, mais il n’y a pour eux que deux catégories de femmes : celles qui sont cassées et celles qui ne le sont pas. Si un chef de vos amis vous présente une jeune personne, il commencera par vous dire si oui ou non lui y en a cassé calebasse. C’est le terme consacré et traditionnel. La calebasse étant un récipient qui sert à toutes les manipulations domestiques, la comparaison, pour crue qu’elle soit, n’est pas dépourvue de saveur. Cassée ou pas cassée. Être ou ne pas être. Les voies non encore inaugurées étant spécialement prisées en terre d’Afrique, votre conseiller au teint de poix vous dira en parlant d’une jeunesse déjà déniaisée :
— N’y touchez pas, elle est cassée.
Celles qui ne sont pas dans ce cas sont rares, d’autant plus rares que leur innocence leur est lourde comme une incapacité et qu’elles aspirent toutes à jeter par-dessus les moulins (les moulins à café, car il ne s’en trouve pas d’autres dans l’intérieur de l’Afrique) ce limpé saugrenu qui les bride à la façon de cavales impatientes de prendre leur élan.
Si elles font œuvre de mère avant d’avoir trouvé un épouseur, il n’en résultera pas grand émoi dans la case familiale. Le père, quelque peu irrité de n’avoir pas touché la dot qu’il escomptait, donnera peut-être à la jeune dévergondée le nom d’un ruminant femelle, mais vous pouvez être sûr qu’il sera ravi de garder le veau, c’est-à-dire l’enfant, sur lequel il a un droit de propriété absolu et exclusif et qui l’enrichit plus que n’importe quelle autre tête de bétail. Il n’y a que chez les Boudouma des bords du Tchad que les papas se mêlent de faire des façons. Si l’un d’eux s’aperçoit que, malgré le limpé symbolique, la taille de sa fille prend des proportions anormales, il force, comme un simple bourgeois de Scribe, le séducteur à épouser l’imprudente. Si celui-ci jouit d’une trop déplorable réputation et passe pour un galvaudeux qui compromettrait la case en continuant à y avoir ses grandes et petites entrées, le père de famille se contente d’une amende et envoie l’audacieux polisson se faire pendre ailleurs.