Dans ce cas, la règle ancestrale veut que la trop aimable jeune personne s’en aille seule au fond de la brousse mettre au monde le fruit de celui qui a mis en elle toutes ses complaisances. Là, elle se comporte très mal avec ce pauvre petit fruit innocent et le laisse mourir de faim en lui refusant le sein. Voilà, n’est-ce pas, un fait qui déroute toutes nos idées sur la mentalité des Noirs, sur leur conception de l’enfant et de la famille. Mais les Boudouma passent leur vie sur le lac Tchad. Byron et nombre de ses contemporains anglais et français nous ont prouvé péremptoirement que la fréquentation des lacs induisait les cervelles en un étrange état d’esprit, en une exaltation singulière. Et précisément les Boudouma passent auprès des populations environnantes pour des gens bizarres, et même un peu loufoques.
Il est une catégorie de négrillonnes qui gardent leur virginité, s’il se peut, encore moins longtemps que les autres. Ce sont les captives. Propriété du maître au même titre que ses troupeaux, celles-ci n’ont pas de dot à espérer, ni même, en général, de mari à attendre. Au point de vue de l’amour, elles sont res nullius et omnium. Leurs enfants devant revenir de droit au maître, elles peuvent donc s’ébattre sans contrainte et multiplier avec la prodigalité des lapins.
Les bébés aux prunelles de jais qu’on voit sans cesse pendus à leurs mamelles trop vite déchues leur méritent la faveur et souvent les faveurs du chef de case. Elles ne demandent qu’à en avoir le plus tôt possible. Ah ! ce ne sont pas ces jeunes captives-là qui diraient comme celle d’André Chénier :
Je ne veux pas mourir encore !
On se demande en frémissant à quel âge elles ont bien pu commencer.
Ainsi, en pays africain, la jeune fille est un mythe ou plutôt une créature hybride, paradoxale, imprévue, qui ne vaut que par son futur. Elle n’est pas plus dans le milieu social, dans la vie journalière, que n’est le flacon, destiné peut-être à procurer l’ivresse qui dort dans le fond de la boutique où il attend l’acheteur. Tout son rôle, toute sa fonction est d’attendre, d’attendre sans bouger, sans broncher.
L’attente ne peut se prolonger, d’ailleurs, car, dans ce beau pays d’Afrique, tout chemin mène à l’homme.
Si par hasard vous rencontrez cet objet rarissime, une jeune Noire qui n’a pas encore « cassé calebasse », vous serez frappé de son air de biche effarouchée, de sa gaucherie, du sentiment humilié qu’elle paraît avoir de son oisiveté, de son inutilité. Quelle différence avec nos jeunes filles, qui se prodiguent dans le monde, flirtent, dansent, chantent, peignent, jouent du piano, ou, du moins, s’essayent aux gestes exigés par ces différents arts d’agrément ! C’est qu’entre elles et leurs petites sœurs noiraudes, il existe une différence capitale que nous allons exprimer dans un axiome saisissant.
La jeune Blanche est une personne à caser ; la jeune Noire est une personne à casser.