Le mariage nègre est un achat.
En tout pays, se marier n’est pas souvent une affaire d’or ; sous le ciel d’Afrique, c’est obligatoirement une affaire d’argent. Là-bas, pas d’épouse sans dot. Seulement, l’originalité de la coutume, c’est que le pénible devoir de verser la dot, c’est-à-dire le prix d’achat, incombe au fiancé. Voyez d’ici quels déplorables résultats amènerait dans le monde parisien l’adoption d’un pareil système : grève générale des épouseurs, baisse effroyable dans les recettes du théâtre national et matrimonial de l’Opéra-Comique, cessation définitive des relations entre le faubourg Saint-Germain et l’Amérique ! Heureusement, nous n’en sommes pas là !
La condition sine qua non pour un Noir qui veut prendre femme, c’est de payer la famille de celle-ci, comme s’il agissait d’un de ses membres homicidé par imprudence. Directement ou à la faveur d’un détour, de façon manifeste ou déguisée, on ne peut se dispenser de passer à la caisse. Le prix varie de pays à pays. Il y a des cours que nous pourrions presque appeler des cours d’amour. Ces cours se meuvent eux-mêmes entre un maximum et un minimum, suivant que la future peut se parer ou non du titre alléchant de vierge, suivant aussi son degré de jeunesse et d’embonpoint. La femme forte bénéficie d’une surenchère, non seulement chez les peuplades nègres, mais chez les Maures et les Touareg. Ceux-ci soumettent leur fille au gavage dès la huitième année, en vue du mariage. Leur devise pourrait être : « Il faut manger pour être belle. » Féministes de tous les pays, voilez-vous la face devant ce navrant spectacle de la femme vendue au poids et à la livre !
Voulez-vous un aperçu de quelques prix ? Chez les Ouolofs, la dot, très élevée, va de 300 à 800 francs pour une jeune fille authentique. Mais on n’y paye guère au-dessus de 100 francs une veuve ou une divorcée, considérées comme de simples objets d’occasion. Chez les Bambaras, les cours évoluent entre 35~000 et 70~000 cauris, chiffres modestes malgré leur apparence opulente, car il faut mille cauris pour faire une pièce de vingt sous. Peuple égalitaire par excellence et digne de nos admirables institutions républicaines, les Habbés ont adopté pour la dot un prix immuable et traditionnel qui se monte à un captif et deux vaches. C’est ce qu’on peut appeler la vente au bétail.
Il n’est fait aucun rabais pour les veuves et les divorcées. Elles n’en restent pas moins des marchandises de qualité inférieure, des laissées pour compte. Voici pourquoi : tandis que les riches doivent s’acquitter en une seule fois, le lendemain du mariage, les pauvres obtiennent des délais. Seulement, étant donné le goût bien naturel des pères de famille pour la vente au comptant, ces pauvres n’ont à leur disposition que le fretin, les veuves et les divorcées. Ils s’en consolent philosophiquement et acquittent avec régularité leurs payements mensuels, tout comme chez Dufayel.
On paye encore la dot en pièces de guinée, en bouteilles de gin, en têtes de tabac, en objets de parure, et même tout simplement en louage de travail. Avant de cultiver les appas de la fille, on cultive les champs du père. A ce point de vue, les Sombarabous de la Côte d’Ivoire sont les gens les plus positifs et les plus carrés que je connaisse. Quand l’un d’eux se sent le désir de convoler, il se rend dans la famille de sa future, dès que celle-ci compte trois ans d’âge. Le mariage est une chose grave : on ne s’y prépare jamais trop tôt. Si l’on veut bien de lui, notre postulant aide son futur beau-père dans ses travaux champêtres pendant vingt ans : Rien que ça. Devenue femme, la douce fiancée au teint de nuit prend patience de la plus agréable façon en se choisissant un amant. Tous les hommes lui sont permis, hormis celui qu’elle doit épouser. Ce n’est que lorsqu’elle a mis au monde quatre ou cinq enfants que le futur se décide à rompre son bail de fiançailles et à emmener dans sa case sa femme et toute sa marmaille. Il est sûr d’avoir fait un bon choix, puisqu’il a comme on dit au Palais, une provision. Ah ! ces Sombarabous, ils savent bien qu’un bon tiens vaut mieux que deux tu-l’auras !
Vingt ans de fiançailles paraît un joli record. Pourtant, il est battu chez les Mossis, où les filles sont fiancées… avant leur naissance. Dès que se manifestent chez une femme des signes non équivoques de maternité prochaine, l’honnête prévoyant de l’avenir qui aspire à l’honneur de devenir son gendre accourt et achète sans plus attendre le produit espéré. Il en va de même chez nos paysans de Normandie pour les veaux et les poulains à venir. Mais, direz-vous, que fera cet empressé futur si l’enfant attendu est un garçon ? Oh ! il ne se frappera aucunement, car un Noir ne se frappe jamais. Il attendra, tout simplement, que sa future belle-mère se décide à mettre un autre enfant au monde, ce qui ne peut évidemment tarder. Et si c’est encore un garçon ? Eh bien, il attendra encore l’occasion suivante.
La patience nègre est sans limite. On m’a montré un Mossi qui avait vainement versé à quatre reprises le prix de sa future à la même famille et qui finalement avait été récompensé de sa persévérance en se voyant échoir une femme bossue. Il n’en paraissait nullement affecté et affichait, sur son masque couleur de bitume la douce satisfaction de ceux qui n’ont rien à se reprocher.
Ajoutons que cette façon si originale de marier les filles est merveilleusement commode pour les familles peu scrupuleuses qui désirent se procurer de l’argent. On vend cyniquement l’enfant attendue à cinq ou six prétendants différents. Il ne manque pas de gens chez nous qui suivent la même méthode pour leurs droits d’auteur. Quand l’enfant est une fille, cette multiplicité amène généralement du grabuge. Mais on s’en tire presque toujours quand c’est un garçon.
Je vois qu’une question est sur le point d’entr’ouvrir les lèvres roses de mes lectrices : « Que se passe-t-il si la jeune fille mariée ainsi avant sa naissance refuse son consentement ? » Le consentement ! Voilà une chose qui n’a jamais existé dans les mariages africains et que les Noirs, malgré les efforts des féministes de tous les pays, n’arriveront jamais à se mettre dans la tête.