C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son irritation visible eussent persuadé un cœur plus défiant. Quand je l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre; une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous!
Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite. Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait, et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais sentiment auquel il s'était abandonné.
Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!
Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus incompréhensible des jalousies.
XII
Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges, quelques heures vides dans l'après-midi.
Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun profitait.
Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif. Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le jardin, dans le parc, dans le pays.
A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la terre.
Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.