Est-ce que je devenais fou?

J'avais si peur que je me mis à rire:

—Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque je ne ferai pas le guet.

—J'aime autant cela! reprit-il.

—Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.

Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.

Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.

Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi, murmurant:—C'est infâme! c'est infâme!

A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle?

Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures, avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle.