En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me confier.

Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère.

L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière.

Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment; il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à la possibilité d'un mariage.

Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite.

Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint exclusivement aux arguments de pardon, de charité.

Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il professait, afin que notre tête-à-tête fût aussi peu interrompu que possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences.

On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais, l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse.

Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet accablement de mon cœur, je sentais une énergie qui voulait être employée et qui redoutait l'inaction.

Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude vide.