Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre, paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste, paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je celui-là? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même.

Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi à tous ces raisonnements.

L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde. Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et laïque.

Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais aux autres, si j'apportais à Dieu un cœur palpitant encore d'un désespoir humain, trop violent, pour être définitif.

—Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour.

Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi, voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine. J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas compris.

J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie ordinaire était complet. C'était me condamner à un désœuvrement fatal que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me restait de cette première amertume.

Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique ingénieuse de son élève.

Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon cœur commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer.

J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas.